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AGALOM GALERIE D'ART PRIMITIF ART PREMIER AFRICAIN

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Annexes


Sarah Lagrevol
Ecole du Louvre
Spécialité Arts de l'Afrique

INTRODUCTION
    
    L'Ethiopie, vaste pays mentionné dès le Ier siècle dans le récit grec Le périple de la Mer Erythrée, suscite un engouement particulier de la part des Européens.  Cette Ethiopie rêvée continue au Moyen Age avec le mythe du royaume du Prêtre jean.  
Depuis la conversion du pays au IVe siècle de notre ère, le monde chrétien est omniprésent et accompagne les fidèles dans leur vie quotidienne. Le symbole de la croix, marque distinctive des dévots et image de rédemption, est présent sur tous types de supports (peinture, sculpture, décor architectural, objet façonné…) et de nombreuses interprétations lui sont attachées. Ces croix participent aussi par la bénédiction et les pratiques d'exorcisme à protéger les fidèles et à les soigner spirituellement. Les différents types de médecines pratiquées donnent également lieu à la production de rouleaux aux vertus " magiques " qui chassent ou apaisent les esprits habitant le patient.

    De par l'étude de la spécificité éthiopienne basée sur son christianisme particulier et ses croyances, nous essaierons de mettre en lumière la variété de production et d'interprétation de deux créations originales et représentatives de l'art éthiopien : les croix et les rouleaux magiques. Nous verrons tout d'abord ce que sont les croyances et la religion en Ethiopie, puis la production des croix, celle des rouleaux et enfin ce qui s'organise autour de ces œuvres à travers l'étude d'artistes, de collectionneurs et d'expositions.


I- L'ETHIOPIE CHRETIENNE

        A- La conversion au christianisme de l'Ethiopie
        
    Dans son Histoire ecclésiastique, l'historien Rufin  rapporte la conversion de l'Ethiopie d'après le texte aujourd'hui perdu de Gélase de Césarée. Deux étudiants originaires de Tyr, Frumentius et Edesius, de retour d'un voyage en Inde sont attaqués par des pirates et vendus comme esclaves. Ils arrivent à Axoum où, de part leur instruction et leur connaissance du grec (leur langue maternelle),  ils sont chargés de l'éducation du jeune prince Ezana encore enfant. A la mort du roi, ils assurent la régence du royaume. Lorsqu'Ezana est en âge de régner, ils sont libérés. Edesius retourne à Tyr où il devient prêtre et raconte cette histoire. Frumentius se rend à Alexandrie et demande à l'évêque Athanase d'envoyer un prêtre à Axoum car l'Ethiopie est prête à recevoir l'Evangile. Athanase l'ordonne évêque et l'envoie fonder cette nouvelle Eglise. Cette histoire est confirmée par différents éléments comme la connaissance de l'empereur Constance d'un évêque à Axoum vers 356 ordonné par Athanase. Le roi Ezana a fait frapper monnaie dès le début de son règne alors qu'il était encore païen. Sur les pièces du début de son règne  on trouve un symbole de demi-lune, sur d'autres plus récentes ce symbole est remplacé par une croix. Ce type de monnaie ornée de croix perdure chez ses successeurs. Une confession de foi, bilingue en grec en en guèze (graphie éthiopienne) confirme cette conversion : Ezana évoque explicitement Jésus Christ fils de Dieu et de la sainte Trinité .
L'Eglise axoumite connaît le texte de Rufin depuis le XIIIe mais a perdu le souvenir du roi Ezana, les premiers souverains chrétiens considérés sont donc les rois Abreha et As'beha.

        B - Le Kebra Nagast
        
    Le Kebra Nagast, ouvrage rédigé en guèze, langue et graphie éthiopienne, sert dès le Moyen-âge à légitimer la dynastie salomonide. Selon Claude Lepage  il serait issu d'un texte apocryphe traduit entre 1314 et 1322 rédigé d'après un texte arabe reprenant lui-même un texte copte. On considère que la forme actuelle daterait du début du XVe siècle. Cet ouvrage développe deux thématiques : l'Apocalypse et l'arrivée de l'Arche d'Alliance en Ethiopie. Il permet ainsi de prouver la supériorité du roi éthiopien grâce à l'honneur et la gloire que lui confère la Sion céleste.
    Selon le texte, la Reine de Saba, ayant entendu les éloges faits sur la sagesse du roi Salomon, se rend à Jérusalem pour le rencontrer. Après lui avoir posé des énigmes auxquelles le roi répond avec brio, la reine est séduite. De leur union nait Menelik. Quelques années plus tard, Salomon fait un rêve où il aperçoit un soleil qui après avoir éclairé Israël part briller plus fortement sur l'Ethiopie. Il l'interprète comme le souhait de l'arche d'Alliance de se rendre en Ethiopie. Menelik se rend en Ethiopie avec des jeunes israélites, les premiers néophytes, ils transportent l'arche d'alliance et convertissent les éthiopiens. Ils réussissent ainsi où les israéliens ont failli : ils reconnaissent la divinité du christ et acceptent son message.
L'Arche est placée sous la surveillance d'un moine réputé pour sa pureté et elle est aujourd'hui conservée dans le trésor de la cathédrale Sainte-Marie de Sion d'Axoum.

        C- Le christianisme  éthiopien
        
    L'Ethiopie a suivie la séparation de l'Eglise d'Alexandrie avec d'autres églises lors du Concile de Chalcédoine en 451. Le courant est dit monophysite verbal  où le Verbe de Dieu est considéré comme résident en une seule personne et en deux natures distinctes.
L'Eglise Ethiopienne connaît des courants de réflexions théologiques comme les stéphanites ou les mikaélites.
    Le christianisme éthiopien est marqué par un caractère judaïsant avec l'observation du repos sabbatique, de la circoncision, des règles alimentaires ou encore de la tripartition de l'espace des églises. Ceci s'explique par la nature du christianisme introduit en Ethiopie au IVe siècle, lui-même étant emprunt de judaïsme mais aussi par la formation de l'identité chrétienne éthiopienne à travers des contacts avec les chrétientés voisines comme les coptes. Les premiers textes apocryphes eurent un impact important sur le christianisme éthiopien qui après la montée de l'islam resta isolé pendant près de sept siècles. Ainsi le fondement du calendrier liturgique éthiopien est la cosmologie du livre d'Hénoch . Ces textes sont les supports théorique de la conception éthiopienne avec les figures d'anges déchus prêts à venir hantés les humains sous différentes formes.
Les textes en guèze des évangiles sont perpétuellement révisés depuis la première traduction et se ressourcent à l'Ancien Testament, ils présentent donc également une source de judaïsation.

        D - Les autres croyances éthiopiennes
        
    Au début de l'ère chrétienne, des cultures méditerranéennes (grecque, égyptienne, mésopotamienne, iranienne, juive)  influencent sur le christianisme éthiopien. Des croyances se répandent comme celle des 36 parties du ciel et des planètes réputées pour exercer une influence sur les individus en régissant les signes du zodiaque. Pour soigner les dysfonctionnements du corps entrainés, les vertus des astres correspondants sont renforcées ou affaiblies. Ces troubles peuvent être transmis par des intermédiaires considérés comme des esprits ou des démons, entités pouvant être bénéfiques ou maléfiques selon les situations et les influences qui pèsent sur eux. Principalement, ce sont les génies maitres d'un territoire ou des dieux de culte de possession. Par exemple, un texte du début du XVIe narre la manifestation d'un esprit qolle. Il raconte que le moine Marha-Krestos a coupé et brûlé un arbre dans lequel vivait un " démon " auquel la population locale rendait hommage . Aujourd'hui encore, au cœur des Amharas, des populations continuent à sacrifier à ce qolle appelé " maitre de la nature " qui leur garantie de bonnes récoltes et prévient des guerres et épidémies.
Les dieux désignés sous les appellations de zar, weqabi, awlya ou encore qurannya sont des entités qui permettent de guérir les malades. Les zar, fils d'Adam et Eve au même titre que les humains, n'ont pas été reconnus par Eve devant le Seigneur et sont donc restés cachés et invisibles quand nous avons été manifestés. Formant un monde parallèle au notre, les femelles sont réputées comme dangereuses voire maléfiques. La thérapeute Malkam Ayyahou voit dans la transe la manifestation de la joie des zar d'avoir vaincu leurs " frères " et l'explique par la parole de Dieu " Le frère dominera le frère ".
Le culte des zar apparaît dans les listes d'information dès le XVIIe, il peut être associé à d'autres cultes similaires. Il s'est répandu par le biais de l'esclavage en Egypte et au Soudan au XIXe siècle. Aujourd'hui de nouveaux esprits sont apparus avec des cultes proches comme les addo kébré ou les arbegna. Ce sont des cultes de possessions avec parfois des expressions par la transe. En cas de possession, l'humain ne doit pas s'opposer à ces esprits mais au contraire réaliser leurs exigences afin de les apaiser. Pour cela, il peut faire appel à des médiateurs et spécialistes.
    Les talismans, remèdes efficaces dont le fonctionnement reste énigmatique, sont le " fruit d'un mystère recopié fidèlement depuis leur création " selon Jacques Mercier. Deux légendes dont la source est issue de la littérature apocryphe rapportent leur origine. Selon le thérapeute Gédéwon , ils auraient été dérobés et dévoilés par Azaziel. Le démon aurait transmis cet art aux hommes avant le déluge où esprits et humains cohabitaient encore ensemble. Après la chute et les punitions, les esprits ont été mis de côté et sont devenus hostiles envers les hommes. Aujourd'hui la communication entre ces deux entités est difficile d'où ces problèmes de maladie. Les clercs à l'origine de ces dessins talismaniques se rendent dans ce monde antérieur afin de s'entretenir avec les esprits. Une autre version avance qu'ils auraient été révélés par Dieu à des personnages de l'Ancien testament comme Abraham ou Salomon.
Le malade porte sur lui une amulette comportant différentes substances et des motifs gravés. Les premiers Pères de l'Eglise ne nient pas l'influence des zodiaques mais pensent que le Christ est venu libérer l'homme de cet enchainement à la fatalité en lui apprenant à connaître, comme l'énonce Tatien, " au lieu des planètes, ces démons errants, le Dieu unique et véritable ". Malgré cette résistance,  les motifs païens des amulettes ont été remplacés par des thèmes chrétiens et tous portent désormais des phylactères avec des prières, invocations, noms de puissance et esquisses, véritables ancêtres des talismans éthiopiens.

    Des entités religieuses, les inclues dans des rites thérapeutiques afin de contrôler les maladies. Ces méthodes, parfois en désaccord avec la religion chrétienne, suscitent la controverse. Pour ce qui est du culte des zar, les éthiopiens sont partagés sur sa réalité, certain y adhère suite à des guérisons miraculeuses, d'autres  le considère comme démoniaque. Il n'y a pas de position commune aujourd'hui à ce sujet, chaque thérapie évolue de manière propre et aucune école ne domine. Le public accepte ces rites selon la localisation et la répression exercée par les autorités. Pour se justifier, les scribes évoquent l'épitre de saint Jacques V 14-15 " Et la prière de la foi tu sauveras le malade et le Seigneur le rétablira ". Cependant, l'art talismanique reste considéré comme maudit pour de nombreux dévots chrétiens et théologiens à l'instar de la divination et de la magie condamnée dans le Deutéronome.

        E - Médecine
        
    La médecine éthiopienne traditionnelle se fait avec des plantes et des substances animales qui agissent sur les symptômes de la maladie mais aussi parfois avec des prières et des talismans pour agir sur sa cause spirituelle. Peu de maladies sont identifiables directement et guérissables par les plantes, il peut y avoir un décalage entre ces symptômes et la cause spirituelle qui se manifeste sous des formes changeantes. L'identification de l'origine de la maladie devient alors primordiale pour la guérison surtout si les troubles sont chroniques ou s'il y a des antécédents familiaux ce qui laisse envisager des complications surnaturelles.
Lorsqu'un patient est malade et que ses symptômes persistent, son entourage s'inquiète et l'interroge sur son passé afin d'établir la cause de sa maladie et le moment où un être invisible a pu intervenir. Ensuite, chacun en fonction de sa pensée et de son expérience le conseillera pour qu'il s'en remette à un guérisseur (herboriste, prêtre, dabtara, zar-tanqway…). Selon l'anthropologue Jacques Mercier, on peut reconnaître quatre groupes de thérapeutes avec les herboristes et rebouteux, exorcistes de l'Eglise, possédés professionnels et les clercs.
Au début du XXe siècle, les esprits étaient évoqués au bord d'une rivière où ils se faisaient entendre et donc apparaissaient au public . Les savants préfèrent aujourd'hui les hallucinations auditives. Les clients plus communs ont fréquemment recours à un enfant médium qui communique entre le clerc et l'esprit .
    Les lettrés exercent leur thérapie chacun à leur façon mais ont en commun un savoir nommé tebab, " sagesse ". Elle n'est pas enseignée à travers des livres mais est acquise par chaque clerc au cours de son parcours personnel. Généralement, ils étudient la liturgie, l'herméneutique, les chants rhétoriques et poétiques, s'entrainent à recopier des compositions puis travaillent comme chantre ou professeur. Il leur faut se protéger de leurs ennemis et triompher avant d'acquérir assez de sagesse et d'expériences. Bien souvent, ils s'opposent les uns au autres mais font aussi des tournées communes et s'échanges des recettes.
Parmi les clercs les plus illustres on trouve Yared qui vécu au VIe siècle, l'inventeur du chant liturgique, il excellait aussi dans la poésie rhétorique et les sciences occultes. Le guérisseur Tewany raconte au XVIIIe siècle avoir été enlevé par des femmes invisibles enfant et après avoir longuement voyagé il rapporta " tous les remèdes pour les malades et toutes les recettes pour faire apprendre vite les sciences " .
Au quotidien, les fidèles portent souvent une croix et peuvent posséder un ou des rouleaux magiques afin de les protéger spirituellement. L'étude de ces objets nous peut nous permettre de nous approcher au plus près des pratiques médicinales et croyances éthiopiennes et de la relation privilégiée entre le fidèle et les esprits qui l'entourent.


II - LES CROIX

        A- La croix en médecine
        
    Depuis IVe siècle où les croix apparaissent pour la première fois en Ethiopie, leur production n'a jamais cessée et à pris des formes très variées. De part la symbolique qu'elle revêt, la croix est un motif essentiel de l'art éthiopien. Sa fonction apotropaïque la place au cœur des rites de guérison. Elle est omniprésente dans les objets liturgiques mais aussi dans la dévotion populaire et la vie quotidienne. Emblème de la communauté chrétienne, " sceau ", elle est la marque glorieuse du Christ vainqueur du mal et de la mort après sa résurrection. Le fidèle qui la porte montre son appartenance au Seigneur, s'il est malade ou possédé par un démon, celui-ci est un usurpateur. Les mêmes moyens employés par le Christ sont utilisés pour les exorcismes à savoir la croix et l'eau. Le prêtre bénit l'eau en lisant un texte sacré puis plonge sa croix dedans ou bien verse l'eau sur la croix au dessus d'un récipient ou du corps du malade. L'eau bénite reçoit ainsi les vertus de la croix. Le démon est expulsé par cette aspersion d'eau bénite et par des coups frappés avec la croix sur le dos du malade .
Hubert Kriss a observé un exorcisme du père Walda Tensae . Ce clerc guérisseur dont le savoir repose sur sa foi en Dieu, rejete toute forme de magie ou de guérison par les plantes. Il commence le traitement des malades en les arrosant d'eau bénite puis appuie sa croix sur leur front ou leur poitrine et questionne les forces malfaisantes " Qui êtes-vous? Combien êtes-vous? Quand avez-vous pris cet homme? ". Après s'être annoncées, ces forces quittent le malade, si elles refusent, le moine les frappe avec sa croix et les noie sous l'eau bénite aussi longtemps qu'il est nécessaire. Comme Merha Kretos qui vécut au XVe, des saints éthiopiens sont célèbrent pour leurs guérisons miraculeuses réalisées à l'aide de la croix.
La croix, instrument de mort mais aussi de salut constitue un refuge protecteur pour les fidèles. Ils expriment cette relation de confiance et d'intimité à travers les psaumes du Rempart de la Croix: " Purifie-moi avec Ta croix […] et sois un rempart et un mur, par le Rempart de la Croix, contre la force de l'ennemi. […] J'ai fais le signe de la croix devant moi et derrière moi, qu'il soit pour moi un bouclier et une armée quand je sors, quand j'entre, quand je sors et quand je reviens. J'ai scellé avec le sceau du Père, du Fils et de Saint-Esprit, je vous maudis tous les génies mauvais et les esprits impurs et hommes magiciens et par le Rempart de la Croix et par ton nom caché et par ta parole sainte. "

        B- Symbolique de la croix et autres usages
        
    Tout le paysage éthiopien est marqué par ces motifs de croix. Celles qui couronnent le toit des églises auxquelles sont accrochés des œufs d'autruche évoquent le Christ régnant sur son Eglise. Les œufs représentent les péchés des hommes que la croix rachète mais aussi les péchés que le fidèle cache au prêtre.
La croix représente le sacrifice du Christ mais aussi le signe de sa victoire : elle est un objet de mort mais aussi vie. Par métaphore, elle possède l'efficacité du Sauveur. Offerte aux hommes, elle devient le signe de reconnaissance des chrétiens.
La croix, de part sa forme de deux axes, symbolise les quatre points cardinaux et l'évangélisation étendue aux quatre coins du monde. Selon la tradition primordiale, elle est l'intersection, symbole d'union du divin et de l'humain. En effet, selon Eric Godet, la figure du Christ placée dessus représente à la fois Dieu et un homme . On trouve cependant très peu de croix avec crucifié dans l'art des croix éthiopiennes. Ce n'est pas dû au refus des images qui s'est développé dans le monde méditerranéen suite aux conquêtes arabes du VIIe ni  à la crise iconoclaste byzantine que l'Ethiopie alors isolée n'a pas connue. L'iconographie éthiopienne n'a pas besoin de cette figure pour illustrer le salut, une croix seule suffit. Le crucifié permet cependant d'illustrer l'action du Christ et de conduire à la réflexion. Dans les exemples connus (peu avant le XVIIe) il n'est jamais figuré souffrant mais jeune et souriant puisqu'il représente l'Humanité nouvellement ressuscitée.
    Symbole de puissance divine, les croix n'ont pas besoin de décor. Certaines sont formées à partir d'entrelacs qui seraient l'évocation de  la frondaison de l'arbre de vie dans lequel des oiseaux nichent, libérés du filet de l'oiseleur de la même façon que l'âme est libérée de la mort . La croix forme l'abri du pèlerin au même titre que l'arbre formait l'abri des oiseaux. Les branches sont assimilées à des serpents qui se rapportent au serpent d'airain de Moïse dressé dans le désert, image miraculeuse dont la vue guérit les hébreux de la morsure des serpents envoyés par dieu pour les châtier de leur rébellion. Ce serpent de bronze préfigure la croix du Christ qui de la même manière " guérira " les hommes de leurs péchés et de la mort.  Le texte les " Souffrance de la Croix ", donne une explication de ce parallèle. Le tronc de l'arbre de vie prend la forme d'Adam, debout sur un carré symbolisant le paradis. La figure d'Adam préfigure celle du Christ. De plus, le bois de la croix du Christ provient de cet arbre de vie selon plusieurs légendes. Le texte apocryphe de la Caverne des Trésors raconte qu'une graine a été donnée à Seth pour qu'il la place dans la bouche du cadavre d'Adam en gage de la rédemption à venir. L'arbre du paradis serait issu de cette graine. D'autres écrits veulent qu'une branche de cet arbre fût ramenée à Jérusalem par la monture d'Alexandre lors de son bref séjour au Paradis . Cet arbre qui restaure la vie est naturellement associé au bois de la croix d'où Jésus Christ à tiré sa vie éternelle.
Lors de la fête de la fin de la saison des pluies on sort les croix processionnelles. Elles font l'objet de vénérations particulières, sont manipulées et entretenues avant leur sortie. Le métal est poncé pour refléter la lumière des bougies et du soleil, des ombres sont projetées sur le sol à travers les motifs découpés.  La croix est encensée et portée aux quatre points cardinaux puis elle est baisée par l'assistance . C'est au Christ que cet honneur est rendu. Le principe de déployer des croix lors des fêtes chrétiennes est sans doute né à Jérusalem où le culte de la croix a été conçu par Constantin à l'instar des trophées militaires romains. Selon Jacques Mercier , les croix les plus anciennes seraient des croix triomphales issues des modèles de croix vénérées à Jérusalem au IVe et VIIe. Le thème de la théophanie marqué par des auréoles de gloire est reconnaissable dans différentes stylisations et trouve un écho dans les étoffes de tissus passées dans les anneaux inférieurs des croix. La croix est enroulée dedans quand elle n'est pas utilisée et permet aux fidèles de la porter sans la toucher directement puisqu'elle est sacrée. Cette tradition est observable dans les miniatures d'anciens manuscrits. La pratique de l'étoffe renvoi aussi au manteau du Christ qui venait prendre place sur les croix triomphales comme dans les représentations peintes d'une église Egyptienne dédiée à Saint Antoine. Ce manteau serait issu de la tradition romaine de déposer le manteau d'un général romain sur le trophée militaire. La production des croix peut alors être rapprochée des enseignes militaires romaines de la basse Antiquité, objet participant au culte au même titre que les sacrifices d'animaux et l'encens .
Dans les représentations peintes, Le est fréquemment rouge et blanc en référence au sacrifice du Christ, rouge pour le sang versé lors de la crucifixion et blanc pour entourant sa dépouille avant sa déposition au Sépulcre. Après quelques transformations, les tissus accrochés aujourd'hui sont  très colorés.
    
        C- Les différents types de croix et leurs matériaux
        
    Les variétés de fonction que prend le motif de la croix est à l'origine de la diversité des formes et des supports de sa production.
    Le symbole de la croix apparu sur les pièces frappées par le roi Ezana au IVe siècle s'est développé en Ethiopie et a pris différentes formes. Dès la période médiévale, les dévots portent des croix pectorales ou se les font tatouer afin d'être identifiés comme chrétien lors des invasions musulmanes.
Chaque prêtre porte sur lui une croix de bénédiction  de 15 à 30 cm en bois ou métal tenues à la main ou gardée dans un étui à la ceinture. Les passants la portent à leur front et la baise afin de mettre en fuite les éventuels démons. Cette croix rappelle la figure du Christ et le rend présent au cours de la liturgie. Elle sert à consacrer les offrandes, absoudre les péchés, bénir l'eau baptismale mais aussi la bière lors des réunions des confréries. Les moines ont en majorité conservés leur caractère ascétique des origines égyptiennes et portent une croix afin de suivre le Christ dans sa lutte et dans sa victoire contre le démon et les mauvais esprits. Ainsi la représentation des Filets de Salomon sur les rouleaux magiques préfigure la croix puisqu'ils emprisonnent eux-aussi les démons. Lors des fêtes religieuses, les croix processionnelles fichées sur des hampes sont sorties et portées par les membres du clergé. Les prêtres font dons aux églises de croix bénites de grandes dimensions. De même les souverains et les nobles en offrent comme ex-voto dans les églises.    
    La majorité des croix conservées ont été réalisée entre le XIIIe et le XVIe siècle. Leur datation est rendu possible par l'indication du nom du propriétaire voire de l'église à laquelle elle est dédiée en cas d'ex-voto. Des croix polyptique sont attestées dès la fin du XVe siècle. Généralement, la partie centrale de la croix s'ouvre et forme un diptyque. Elle peut aussi être fichée dans le sol lors de dévotions ou être portée pendant les processions.  

Les croix en bois sont souvent réalisées par ceux qui les portent. Ce matériaux est toujours employé mais de part sa fragilité, les datations sont difficiles et aucune pièce antérieure au XVe siècle n'a pu être conservée. Leur production a cependant due être importante et de grande qualité si l'on se réfère à la tradition de sculpture sur bois dont témoignent les décors des églises anciennes.
Les croix en métal du début du XVe siècle sont en fer, bronze et cuivre rouge. Dans la seconde moitié du XVe siècle elles sont essentiellement en cuivre jaune. Les textes mentionnent des croix d'argent et d'or, cependant, une croix en argent massif à l'iconographie archaïsante sans doute antérieure au XVe est connue mais aucune croix en or .  L'ouverture du Canal de Suez en 1869 permet l'importation de thalers de Marie-Thérèse et donc l'introduction massive d'argent qui se répercute dans la production des croix. Il en est de même avec les pièces arrivées en Ethiopie suite à l'expédition britannique de 1867 et de la colonisation italienne au début du XXe siècle.
Les modèles sont réalisés avec la technique de la fonte à la cire perdue mais aussi par découpage.
    L'étude de la typologie, des matériaux et des techniques de réalisation ont permis quelques datations. Des chercheurs dont Mario di Salvo ont établi des types afin d'analyser les caractéristiques des croix et d'observer les transmissions d'un modèle à l'autre. Plusieurs types de classements  morphologiques apparaissent : une division en quatre groupes de croix classiques (grecque, latine…) subdivisés en cinq autres groupes selon la forme des bras de la croix et une division en cinq groupes de croix inscrites dans des formes géométriques.
Nous aborderons ces croix par une simple approche historique en tentant de caractériser des grands types et de comprendre l'évolution des motifs et des formes.

        D- Les croix de la période axoumite
        
    Nous conservons très peu de témoignages, les seules croix mises au jour dans cette région sont des croix portables bien que les monastères et églises devaient posséder des croix processionnelles. Les prêtres des sanctuaires isolés disent en conserver de cette époque, il n'y a malheureusement pas encore eu d'analyses scientifiques pour les dater précisément. Il nous faut donc étudier d'autres supports témoignant de cette production ancienne.
La plus ancienne représentation de croix est celle représentée sur les pièces du roi Ezana au IVe siècle. La croix est de type croix grecque dont les branches sont de même longueur et se croisent en leur milieu. Les monnaies du IIIe et du début du IVe représentent le roi avec un long bâton qui est sans doute un sceptre royal. Sur les monnaies plus récentes, il comporte une croix au sommet revêtant ainsi une signification spirituelle. Ces insignes proches des croix processionnelle sont ensuite la propriété des clercs comme l'illustre les marqueteries de l'église du Golgotha de Lalibela .
    Le décor de trois croix formé d'une grande et de deux petites sous un arc de cercle orne les monnaies du VIIe. Juel-Jensen en 1990 les identifient comme les trois croix de la Passion du Christ surmontant le saint Sépulcre. Cette représentation des trois croix souligne le rapport entre l'Ethiopie et Jérusalem après l'identification d'Héraclius en 630 de la Vraie croix. Cette découverte avait alors eu des répercutions dans tout le monde chrétien et plus particulièrement dans le royaume d'Axoum.
    Au VIIIe siècle les croix apparaissent sur les faces ou les revers des médailles sous deux iconographies, celle de la petite croix à poignée et celle de la croix avec un bras inférieur très long somme si elle était fichée sur un bâton. En 1928, le chercheur italien Arturo Anzani en fait la liste et en reconnaît seize modèles différents que l'on peut regrouper en trois grands types : la croix de Malte ou pattée, la plus fréquente qui serait d'origine syro-palestinienne selon Buxton , la croix grecque et la croix latine.

        E- Les croix processionnelles
        
    Parmi les croix les plus anciennes, on discerne deux catégories : celles à bras courts et patté, sobre, généralement en fer et celles dites en forme de canard, aux bras enroulés, fondues en une pièce unique en bronze ou cuivre jaune .
    Les croix dites de Lalibela, retrouvées massivement dans les églises rupestres de cette région du Lasta  (mais pas seulement) sont très particulières. Ce sont des croix de malte à longue hampe ou poignée inscrite dans un cadre ovale. Une croix plus petite est fixée au sommet du cadre et de chaque coté six éléments sont ajoutés en référence aux douze apôtres. En dessous, trois éléments formant un arc sont fixés. Au XXe siècle, l'intérieur de ces lignes courbes fut interprétés comme étant des représentations d'éléments vivants assimilables à des oiseaux. En 1971, Jean Doresse démontre que ce serait des dauphins stylisés proche de l'iconographie coptes où ces animaux sont un symbole de la foi et du Christ pour les premiers chrétiens. Ce motif est peu représenté dans l'iconographie occidentale au profit du poisson mais est omniprésent dans l'art copte . La partie supérieure de ces croix serait également assimilable à la rotondité des arcs des monuments funéraires coptes . D'autres chercheurs comme Claude Lepage  et Jacques Mercier  y voient une correspondance avec les arcs de triomphes antiques, Mercier indique que jusqu'au XIVe le symbole de la croix était célébré de manière ancienne en la plaçant sur une arche triomphale . Cette croix serait une représentation de la Croix glorieuse placée sous un arc ou irradiant de lumière. Lepage avance que les palmettes parfois assimilées à des oiseaux seraient issues de transformation  à partir d'ailes de chérubins ou des animaux du Tétramorphe porteurs de la croix formant aussi le trône et le véhicule du Christ . Ce type de représentation s'observe sur des illustrations d'évangiles du XIVe ainsi que sur une croix en bronze ancienne trouvée en Nubie.  Eric Godet assimilent ces entrelacs à la frondaison de l'arbre de vie et y voit une préfiguration du rachat des péchés des hommes par le Sauveur ainsi qu'une analogie avec le serpent d'airain de Moïse (Cf. II B).
    Au XIVe et XVe siècle, le cadre supérieur prend une forme tri foliacée, l'espace intérieur de la croix se peuple de rubans entrelacés et de motifs cruciformes.
La croix de forme circulaire revient au XIVe avec un décor intérieur nouveau constitué de rubans concentriques et d'une petite croix de malte au centre. Plusieurs centres de productions (on en retrouve au Lasta et au Tigray) développent ces croix circulaire au XVe. Selon Moore  la petite et la grande croix seraient fondues en une seule fois.
Un second type caractérise la création du XIVe. Ce nouveau modèle comporte des illustrations gravées sur les deux cotés de la croix. Le pourtour est de forme losangique avec des rubans et des petites croix aux extrémités . Les sujets des gravures sont des saints personnages qui participent ainsi à la rédemption puisque comme le Christ ils ont vaincus la mort. Ces figurations forment aussi une présence efficace. Les croix sont petites et fines, réalisées essentiellement en cuivre jaune découpé.
Les croix commandées pour les cours royales forment une catégorie particulière, ce sont des exemplaires somptueux destinés à être offert en don aux églises comme ex-voto. Le roi Zara Yaqob en commande trois pour le monastère de Tamina, son fils Baeda Maryam (1468-1478) en commande une autre similaire . Ces croix sont analogues à des croix de malte à poignées avec les bras inclinés se terminant par des éléments cruciformes et comportant des gravures. Une est conservée au Museum fur Volkerkunde de Munich. Selon Chojnacki, la destination, la forme de ces œuvres et les scènes de crucifixion gravées, rare dans l'art éthiopien, montrerai une proximité avec les croix italiennes peintes.
    Après une baisse de production, les croix retrouvent leur attrait au XVIIe et XVIIIe. Ce sont des croix pattées aux bras ouverts ou fermés et dont les pointes sont parfois arquées comme pour la croix commandée par Yohannes Ier (1667-1681) et son épouse entièrement en argent.
A la fin du XVIIe, se développe des croix à profil combinant des motifs de petites croix dite " croix de Gondar à profil entrelacé "  ainsi que des croix très lourdes au pourtour losangé avec un décor de silhouettes. Dès 1730, les croix losangées deviennent importantes par leur taille et permettent de représenter beaucoup de scènes plaisant ainsi aux rois. L'introduction d'un ordre de représentation entre les différentes scènes est établit dès le XVIIIe. Ceci s'observe sur la croix offert par l'empereur Iyassou II comportant son portrait et celui de sa mère. Ces croix sont coulées en quatre morceaux puis assemblées par soudure. Des croix en bois sont également produites. Souvent décorées de trois morceaux de verre rond taillés, elles présentent aussi une abondance de sujets gravés sur les deux faces. Il est d'usage de représenter le commanditaire de la croix et d'inscrire l'identification de l'objet.
    On observe peu d'évolution dans la production de ces croix processionnelles depuis la fin du XVIIIe. Les formes anciennes ont été très reproduites et imitées sans toutefois atteindre les niveaux de virtuosité antérieurs.

        F- Les croix à poignée : croix portables et croix de bénédiction
        
    Ces deux types de croix se ressemblent beaucoup mais se différencient par leur usage. Les croix de bénédictions sont de plus grande taille et sont utilisées dans les offices religieux. Un diptyque du XVe siècle nous présente en exemple le prêtre saint Anorewos le vieux portant sa croix de bénédiction dont la partie inférieure comporte un morceau de tissu passé dans un anneau.  On peut penser qu'il la considère comme sa croix à main personnelle.

            - Les croix en bois
    L'explorateur et missionnaire portugais Francisco Alvarez rapporte au début du XVIe siècle que tous les membres du clergé portent des croix sur eux et que les moines les fabriqueraient eux-mêmes. Nous pouvons en conclure qu'il devait s'agir de croix en bois.
Beaucoup de ces croix à poignées comportent une base rectangulaire. Dès 1970, David Buxton avance l'hypothèse que cet élément serait la représentation de l'arche d'alliance. Une interprétation plus populaire veut que ce soit la tombe d'Adam en relation avec le rocher éponyme sculpté à Lalibela, la nouvelle Jérusalem. De même, dans la peinture éthiopienne, un crâne est fréquemment disposé au pied de la croix lors de la crucifixion.  
    L'étude des croix en bois se fait à travers les quelques exemples conservés mais aussi et surtout les sources manuscrites où elles figurent dans de nombreuses illustrations. Ce choix de matériau n'est pas sans rappeler le bois de la croix du Christ.
Au XIVe siècle, les croix en bois ont la forme de croix de malte à poignées comme l'illustre des illustrations de psautier. Elles peuvent être sans décor ou ornées de gravures et de motifs cruciformes. Elles comportent toutes une base rectangulaire et des tissus sont accrochés. Les plus anciennes croix en bois conservées datent du XVe siècle, elles présentent la même typologie que les croix en métal de cette période : crois pattée avec des éléments crochus. Voulant imiter l'ébène, elles sont lourdes et  réalisées dans un bois foncé.  Le musée de l'Institut d'études éthiopiennes d'Addis Ababa en conserve deux exemplaires dont un fragment montre un décor de clous d'or.
    Le royaume de Gondar, réputé pour ses croix en bois, produit des œuvres réalisées en bois flexible pouvant ainsi imiter les formes métalliques. Création de croix de formes losangées avec des représentations figurées à l'intérieur d'Adam , de crucifixion, de l'arbre de vie... La forme générale et le décor peuvent varier . Le décor anciennement gravé est aussi peint, permettant à l'artiste de s'exprimer plus librement.
    Une douzaine de croix de bénédiction en bois à atlantes est connue, elles datent du XIXe et XXe siècle. Elles représentent le Christ victorieux ou Adam.

            - Les croix en métal
    Les premières représentations de croix portables (peintures murales de Ghennete Maryam  et de Wasoa Mikael du XIIIe) présentent des croix de malte à poignées allongées de couleurs noires donc sans doute en fer . Dans ces peintures les croix sont représentées sans bloc à la base ce qui pourrait nous laisser penser qu'elles ne n'en avaient pas à cette période. Cependant, la seule croix en fer datant du XIIe/XIIIe siècle retrouvée comporte ce pommeau . Cette typologie continue jusqu'au XVe siècle avec quelques exemples en bronze. La technique du fer découpé est plus simple que celle de la fonte à la cire perdue et elle permet des ouvrages plus minces et légers. Certaines de ces précieuses croix à poignées sont conservées dans des monastères comme peut celle de l'Abiye Eyzi en argent doré décorée de gravure présentant la Vierge cousant et Dieu le père. La manière de représenter les figures montre des influences issues des innovations stylistiques introduites à la fin du XVe siècle avec l'arrivée des européens.
    Dès le XVIIe siècle, le poids des croix portables augmentent et leur typologie se rapproche des croix processionnelles . Les croix sont dites en " corne de l'Agneau de Dieu " de par leurs extrémités recourbées. Dans les peintures du 1er et 2nd style gondarien, les saints sont représentés avec ce type de croix noire, sans doute réalisées en fer forgé. Ces croix sont rares et illustrent la symbolique de l'Agneau et donc de Jésus en sacrifice . Lepage rapproche cette figure aux sacrifices des béliers lors de la fête du Kippur chez les juifs.
A cette même période, des modèles anciens sont repris avec de larges poignées et recouvert de motifs géométriques, la base rectangulaire devient plus grande et rompt avec l'équilibre initial. De nouveaux motifs sont inscrits sur la base  qui peut être remplacée par une croix.
    Comme pour les autres types de croix, on observe peu de variation dans les productions postérieures au XVIIIe, des anciens modèles sont imités et seul les matériaux changent avec l'arrivée des Thalers de Marie-Thérèse et des créations en alliage d'argent.

        G- Les croix pectorales
        
    Francisco Alvarez rapporte que seuls les laïcs avaient pour habitude de porter des croix autour du cou. Au XVIIe, il n'y a plus aucune trace de ces pendentifs dans les écrits ou dans la peinture.
Les plus anciennes croix pectorales conservées sont principalement en bronze et en cuivre rouge. Elles auraient étaient réalisées avant le XVIe voire même au XIVe siècle selon Jacques Mercier qui voient une analogie avec les autres croix produites à cette époque. Ces croix ressemblent à des croix processionnelles miniaturisées, le cordon est fixé à anneau situé au sommet de la hampe.
Au XIXe siècle, les pendentifs sont produits en argent voire en or avec la technique de la fonte à la cire perdue.Au XXe siècle, la production augmente et des formes nouvelles apparaissent avec des reprises fantaisistes de modèles anciens.
Ces croix portées en pendentifs relèvent du domaine privé et combinent parfois la fonction religieuse à une fonction profane comme dans l'exemple de croix cure-oreille  dont une appartient aux collections du Musée du quai Branly.

        H- Le talisman de la croix
        
    La croix, symbole du christianisme, support de la bénédiction, motif apotropaïque et élément fort des rites d'exorcismes a également une place de choix dans l'art talismanique. Les écrits chrétiens racontent que Dieu donna à l'archange Michel une " croix de lumière " pour l'aider à combattre le Diable. Lorsque celui-ci la vue, il fut pris dans le chaos et tomba du ciel. Le guérisseur et lettré Gédéwon  explique que cette croix n'est pas celle de la crucifixion mais un " talisman de la croix ". Le talisman est un objet ou une image comportant des signes consacrés et auquel on attribue des vertus magiques protectrices. Le signe de croix gravé sur un sceau est appelé le Nom de Dieu. Cette création imagée précède l'écriture. Par la suite ce Nom est écrit en lettre à entrelacs dans les talismans et après la naissance du Christ, une croix y est ajoutée. La croix, est donc à l'origine des talismans et par extension la croix du christ constitue la forme visible de ce signe.
Dans l'art des rouleaux magiques, art talismanique par excellence, l'étoile à huit branches représente le sceau de Dieu et préfigure la croix du Christ. Dans cette même idée d'incarnation de la puissance du Sauveur, la croix chasse les démons et donc les ennemis du propriétaire du rouleau. La puissance des clous de la croix est aussi invoquée.


III - LES ROULEAUX MAGIQUES

        A - Origine et développement
        
    On regroupe sous les appellations " écrits sur parchemin ", " noms ", " talismans " ou " pleine taille " les rouleaux éthiopiens dits rouleaux magiques. Ce sont des bandes de parchemins comportant des prières en guèze et des illustrations peintes. Ils forment un intermédiaire entre le malade et les esprits qui l'attaquent. On trouve également des tablettes de bois ouvragées exerçant la même fonction .  Le sacrifice réalisé pendant la cure est accepté par l'esprit et l'animal sacrifié se substitue au patient. Le rouleau réalisé à partir de la peau de l'animal est associé au sacrifice, le parchemin préparé se rapporte à la peau du patient  et forme son double. Cette forme d'exorcisme diffère de celle par la croix car elle s'opère par la perception du malade, à travers les signes picturaux qu'il aperçoit et les prières qu'il entend. Les talismans contenus dans ces rouleaux agissent par la manipulation du regard humain. Les lettrés pensent que les zar aiment les rouleaux et les talismans, leur réalisation est considérée comme une offrande pour eux. L'esprit ayant accepté le sacrifice et les hommages qui lui sont rendus participera également à la guérison. Les rouleaux sont utilisés dans la dévotion privée, ils peuvent tenir le rôle de l'icône religieuse. L'art des rouleaux est secret et parfois considérés comme maudit.

    - Origine des rouleaux
    Le manque de documentation sur les rouleaux et les pratiques magiques antérieures au XVIIe rend difficile la recherches de ses origines. Les cultures de l'Antiquité qui ont influencées l'Ethiopie dans le  développement de la magie et de la médecine connaissaient des pratiques magiques propres. C'est le cas de la culture sud-arabique qui lui a transmis l'écriture mais aussi de la culture hellénistique d'Egypte païenne puis chrétienne . A l'époque hellénistique, cet art talismanique existait déjà avec l'hermétisme platonisant (littérature révélée par Hermès et de théologie platonicienne) où une figure ou un caractère devaient être gravé sur une pierre. Au Xe siècle, les musulmans d'Egypte  utilisaient déjà des rouleaux protecteurs. Les exemplaires conservés sont imprimés en xylographie et composés de textes et d'images avec des motifs de personnages ailés ou de carrés entrelacés . Les modèles sont les mêmes que dans la production éthiopienne mais l'interprétation graphique est différente ne formant pas des copies exactes.  Ces filiations avec l'art des rouleaux magiques éthiopiens sont plausibles mais restent incertaines car aucun texte explicatif éthiopien n'a été rédigé et les documents anciens pouvant s'y rapportés n'ont pas été conservés.
Le premier personnage historique éthiopien mentionné par la légende relative aux talismans est  Takla Haymanot. Il aurait compilé à la fin du XIIIe un recueil de prières protectrices et de talismans pour le roi Yekuno Amlak. Malgré cette hypothèse peu probable, les copies modernes de ce livre présentent des œuvres en lien avec l'art ornemental de la fin de l'époque axoumite. La pratique talismanique en Ethiopie parait donc ancienne, les premiers recueils conservés datent du XIVe siècle. En effet, les images des rouleaux se réfèrent certainement à des modèles anciens éthiopiens (selon Jacques Mercier, rien ne correspond à l'étranger ). Les images géométrisantes de certains rouleaux du XVIIIe semblent relever non pas des styles religieux contemporains mais de ceux du XIIIe -XVIe siècle. Cet archaïsme peu s'expliquer par la copie de manuscrit anciens mais son étendue semble nécessiter d'autres interrogations. Pour les textes, les chrétiens du XVe recouraient aux Noms secrets de Dieu comme le confirme les écrits de Zara Yaqob qui en a proscrit l'usage. Des livres de protections de cette époque ont été conservés, ce sont des codex contenant des noms secrets de dieu, parfois grattés à cause de l'interdiction et des prières très utilisées sur les rouleaux. Aujourd'hui les mêmes textes sont édités dans des codex ou des brochures imprimées, les illettrés utilisent toujours des rouleaux.
    Au XVIe siècle, Alvarez rapporte que les éthiopiennes portaient des rouleaux à la taille soit de la même façon qu'au XXe siècle. Peu de rouleaux antérieurs au XVIIIe siècle sont conservés, leur usage quotidien les rend fragile quand ils n'ont pas été égarés ou détruits. Les rouleaux ne sont pas des objets sacrés, ils correspondent à une maladie et à un individu et ne sont donc pas transférables. Le régime communiste instauré au XXe a également combattus ces pratiques et a fait détruire de nombreux livres et rouleaux considérés comme magiques. Les plus anciens figurent aujourd'hui dans les collections européennes où ils ont été collectés au XIXe siècle.

    - Les Noms de Dieu
    Les Noms secrets de Dieu et de Jésus sont l'élément principal de ces rouleaux, ils sont efficaces pour le salut de l'âme. Cette littérature est très ancienne et peut remonter à la période axoumite, elle était répandue dans toute la chrétienté orientale antique et plus spécifiquement dans l'église copte qui l'a transmise à l'Ethiopie. Le guèze utilisé, pur et élégant semble attester de son ancienneté .  Les lettres éthiopiennes déformées et terminées par de petits cercles, dites " lettres-talismaniques ". Ces lettres, descendants locales des caractères des Hermétiques  sont aussi connues pour être l'écriture du langage des démons connus par Salomon. Les prêtres et les lettrés pensent qu'ainsi les esprits sont à même de les lire. Pour les propriétaires des rouleaux, l'incompréhension de ces lettres et de leur son indique la présence d'un savoir puissant. Les talismans sont parfois considérés comme les analogues des Noms de Dieu dans le domaine pictural. Un dabtara rencontré par Jacques Mercier explique que la peinture figurative est ce qui a été vu, elle décrit l'histoire d'une personne et est une œuvre humaine alors que le talisman, révélé par des démons invisibles a une dimension non figurative, représente ce qui est caché et par conséquent il nécessite une copie fidèle.

    - Les talismans
    On appelle talisman les dessins des codex de protections,  les colliers porte amulettes, les images les plus géométrisées des rouleaux et voire même en Ethiopie septentrionale les rouleaux eux-mêmes. Certains lettrés estiment que l'origine des talismans serait islamique ou persane. Le mot guèze talsam qui signifie talisman est issu de l'arabe tilsam lui-même issu du grec telesma . L'origine de ces talismans est incertaine. On l'attribue parfois à Apollonius de Tyane (Ier siècle de notre ère) qui aurait créé un miroir miraculeux capable de montrer l'invisible et orné de noms et de caractères semblables aux Noms de Dieu présents dans les rouleaux éthiopiens. Cependant, les rites et les objets qui lui sont attribués ne font que témoigner de pratiques contemporaines, les papyrus magiques grecs, les médailles et les chatons des bagues du Ier siècle nous livrent le même usage de ces noms. Jabir Ibn Hayyan, alchimiste arabe du VIIIe nie toutes les prouesses attribuées à Apollonius.
    Les talismans sont très divers se référant à la culture de leur destinataire. Ainsi les illettrés utilisent des rouleaux, les lettrés des livres de protection. Ces livres forment des aide-mémoire et permettent la copie exacte d'anciens modèles dont certains sont sans doute issus de modèles antiques  Au cours des siècles, les dabtara ont sélectionnés et développés ces modèles afin de réaliser des images rituelles efficaces tout en s'en tenant également à des copies afin de répondre aux exigences des commanditaires. Cette médecine effectue la conjonction entre savoir des lettrés et la demande populaire. L'efficacité de cette médecine populaire éthiopienne réside dans le fait de rentre visible ce qui était caché et de nommer les choses afin de les contrôler se rapportant à la supériorité spirituelle, à l'engendrement des paroles de Dieu . L'emblème du pouvoir des clercs est ce terme asmat signifiant noms et devant être compris comme les noms secrets. Leur science reste cachée afin qu'elle reste pure et efficace. Gardée secrète par le code talismanique et par la contrainte d'écrire soi-même, l'écriture de ces noms  étaient interdite aux élèves par leurs professeurs liturgiques. Marcel Griaule  rapporte que ce savoir était laissé à ceux qui préparaient les charmes et amulettes. Le savoir est gage de pouvoir.

    - Les prières
    Les prières et les noms sont écrits en guèze, écriture locale dont les plus anciennes inscriptions figurent sur des pièces éthiopiennes. L'écriture est alors sans voyelles. Les voyelles apparaissent Au début de la période axoumite et l'écriture devient syllabique . Cette écriture est conservée avec très peu d'évolution pour une grande période. Les signes sont de formes rectangulaires puis deviennent plus curvilignes. La calligraphie et les matériaux utilisés permettent de dater les manuscrits ainsi que certaines indications issues du texte en lui-même tel que des dates ou des noms de personnes contemporaines permettant des datations absolues ou relatives.

        B- Réalisation des rouleaux
        
    Après un exorcisme, chaque guérisseur peut ordonner la réalisation d'un rouleau. Le prêtre y compile les meilleurs passages du livre de prières qu'il a lu et le donne au malade pour qu'il prie quotidiennement ou se le fasse lire. Les zar-tanqway ou qualletcha entre en transe afin que leur zar communique avec celui du malade. Ils comprennent ainsi d'où viennent les troubles et quel traitement prescrire. A l'issu de ce rite, un rouleau peut être commandé à un dabtara si le zar du malade l'a indiqué.
    Lorsque qu'un rouleau est composé à partir de correspondance astrale, le signe du malade est déterminé par des procédés appelés gedfat. Cette théorie des correspondances astrales hermétique du monde hellénistique puis reprise par l'islam est adaptée aux croyances éthiopiennes. Il n'y a pas de traité théorique, tout se fait par l'observation de la pratique.  Le clerc demande au malade son nom de baptême ainsi que celui de sa mère et change les consonnes en valeurs numériques. En Ethiopie, le nom de baptême, différent du nom usuel est tenu secret par crainte des maléfices. On ajoute ces chiffres en utilisant un système numérique duodécimal. Le résultat obtenu, est mis en relation avec les signes du zodiaque. Le lettré ouvre alors son livre et lie l'horoscope correspondant (comprend les attentes de vie, maladie qui peut affliger, les remèdes, les plantes médicinales qui agiront, les animaux à sacrifier, les saints intercesseurs à prier, les prières à dessiner sur le rouleau avec parfois même le talisman à dessiner). Le clerc croit en le destin de la personne et acceptera de la soigner que s'il est indiqué qu'elle doit survivre. Si le patient pense que le mal dont il souffre est héréditaire, il peut amener un rouleau d'un de ses ancêtres et demander de le recopier ou simplement de changer les noms du destinataire.
    Avant de réaliser le rouleau, le dabtara s'entretient longuement avec le malade afin d'opérer un diagnostic et de prescrire une cure. Les femmes consultent beaucoup pour des problèmes de maternité. La cure traditionnelle consiste à expulser les esprits impurs puis à prier les zar de se réconcilier avec leur " cheval " (le malade qu'ils investissent) ou de le quitter. Après cette consultation, le clerc prescrit souvent un sacrifice et un rouleau. Le rituel d'expulsion peut aussi s'achever par la rédaction d'un rouleau destiné à interdire le retour des mauvais esprits.
Le sacrifice d'un mouton, d'une chèvre d'une couleur particulière ou même d'une gazelle  est réalisé à l'arrière de la maison du malade. L'animal est égorgé, le sang recueilli dans une calebasse à laquelle on peut ajouter des plantes médicinales. On lave le malade avec ce sang en priant: les esprits maléfiques attiré par la boisson sont entrainés par le liquide qui s'écoule . Parfois le malade peut manger des morceaux de la chair de l'animal sacrifié ainsi que ses proches parents . On place les déchets de l'animal dans le trou où à eu lieu le sacrifice. La peau est conservée pour réaliser le rouleau. Elle est mise à tremper, enfilée sur des bâtonnets liés à un cadre de bois pour la tendre et mise à sécher au soleil. Les opérations de lavage, grattage et ponçage de la peau sont répétées. Les poils de l'animal sont raclés, parfois la surface intérieure et polie avec de la poudre de marbre . Le parchemin est coupé en trois lanières d'égale largeur et d'une longueur équivalente à la taille du destinataire afin de le protéger contre les démons des pieds à la tête. Les bandes sont cousues. Des prières et des talismans sont peints à la surface avec un calame pour délimiter les espaces réservés aux peintures et écrire le texte. La disposition des images est généralement la suivante : une au début, une au milieu et une à la fin du parchemin. Extraits des livres de prières, les textes sont donc tolérés par le dogme chrétien. Les prières sont inscrites à l'encre noire, les formules liminaires (" Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit) ainsi que les mots importants sont en rouge suivant la règle de composition des livres religieux. Pour plus d'efficacité on peut ajouter de la sève d'une plante médicinale ou du sang de l'animal sacrifié .
Les Dabtaras se constituent un répertoire avec les rouleaux que leurs clients leurs donnent à copier, rare sont ceux qui disposent véritablement d'un répertoire de talisman classés selon les constellations ou leurs fonctions. Après avoir réalisés les textes et les peintures, le nom de baptême du destinataire est inséré en rouge. Le nom y est généralement inscrit en guèze et donc pas compris des communs. Dans certaines régions, les rouleaux comportant les noms restent cachés. Enfin, le dabtara réalise un étui en cuir rouge pour y ranger le rouleau. S'il s'agit d'un rouleau de petite taille mesuré sur le front par exemple, il le coud à l'intérieur de l'étui.

        C- Usages
        
    Ces rouleaux sont portés essentiellement par les femmes qui se sentent menacées, des femmes enceinte ou venant d'accoucher. Elles portent leur rouleau en permanence à l'aide d'une ficelle passée sur l'épaule ou autour du cou. Il est recommandé de ne pas porter le rouleau après un rapport sexuel ou pendant la période de menstruation puisque le corps est impur. Une femme peut quand même porter son rouleau pendant ses règles afin de se protéger de pertes de sang trop importantes et par conséquent des attaques des démons attirés par le sang. La nuit, il est accroché à un clou et si le malade redoute des cauchemars, le rouleau est roulé dans une ceinture et placé sous l'oreiller. Dans le Wollo, les rouleaux sont cousus dans des boitiers et placé sous leur oreiller ou sur la partie du corps à soigner. Lorsque le malade est alité, dans la région du Tigray, le rouleau est déroulé et accroché devant lui, s'il possède plusieurs rouleaux ils seront positionnés de manière à former une croix. Le malade voit ainsi les peintures, ces visions et les prières l'aident à guérir. Il peut demander la lecture de ces prières et de ces images à des prêtres ou dabtaras venus en visite  mais aussi se faire asperger d'eau bénite. Dans cette même région, lorsqu'une personne se sent mal, un proche peut lui amener son rouleau et le lui placer devant les yeux. Il en résulte parfois une crise violente pendant laquelle le malade tente de se débattre. Il est retenu fermement afin que le démon qui est en lui constatant l'inutilité de ses cris et de ses coups supplie et raconte son histoire. Il s'explique puis jure de ne plus revenir pour que l'on cesse de le tourmenter. Les jours saints, chacun apporte son rouleau à l'église pour que les prêtres en fassent la lecture.
Les rouleaux sont enterrés pour la nuit du dernier jour de l'année afin qu'ils gardent leur puissance pour l'année à venir.
    Adaptés à une perspective religieuse particulière, les rouleaux peuvent avoir d'autres usages. Par exemple, pour Madame Yechi Aregue  de la région du Wollo, ils sont des parures offertes au zar du malade afin de l'apaiser et de lui montrer l'ampleur de son pouvoir. Cette guérisseuse s'occupe du sacrifice puis commande un rouleau à un clerc selon ses instructions. Le rouleau est montré à la cliente puis enduit de sang du sacrifice et cousu dans l'étui de cuir où il restera caché de tous puisqu'il appartient au zar du client.
    Ces différences de conceptions régionales ont pu avoir une influence sur l'aspect même des rouleaux. Que ce soit dans le Tigray ou au Wollo, les clercs se plaignent d'un intérêt grandissant pour les images au détriment des prières efficaces : l'esthétique prime aujourd'hui.

        D - Styles et représentations
        
    Les variations de styles dans l'art des représentations talismaniques sont complexes puisque les dabtara voyagent beaucoup, se rendant de village en village pour gagner leur vie. Si tant est qu'il est eu un art régional propre, ces déplacements influencent les productions et rendent les styles perméables et difficiles à caractériser. De même, des influences réciproques se font avec l'art religieux puisque dans certaines régions où les peintres religieux manquent, les peintres de talismans illustrent aussi les livres de prière. Des différences régionales sont quand même remarquables dans la relation du patient avec son rouleau. Pour les Tigréens ils forment une catégorie de livres religieux, ils les prêtent donc facilement à leurs voisins. Leur étude est bien connue, Jacques Mercier à pu observer différents styles. Au contraire, les amharas ne se séparent pas de leurs rouleaux.
L'art pictural antérieur au XVe siècle, connu par les peintures d'églises anciennes comme celle de Dabra Dammo ainsi que les manuscrits illustrés, présente des caractéristiques qui se retrouvent dans l'art des rouleaux. Les personnages ont le visage figuré de face ou de trois quart, les yeux sont de face et les proportions non respectées avec de longs doigts, d'importantes têtes, des bouches minuscules et des corps parfois absents. Ces caractéristiques tendent à communiquer le caractère immatériel de puissance et de sainteté des personnages représentés. Après l'arrivée des occidentaux au XVIe, d'autres influences et styles apparaissent comme ceux dits du premier et du second style gondarien . Seul l'art des rouleaux développe et conserve ses éléments originaux. De part la nature même des rouleaux et la notion d'images efficace, les représentations n'ont pas beaucoup évoluées. De plus, les auteurs de rouleaux n'ayant pas appris leur métier auprès d'un peintre, ils ne possèdent ni les connaissances ni la volonté de copier d'autres images.
    Les peintures sont destinées à des possédés et agissent par fascination avec les effets de contrastes des formes et des teintes utilisés pour rendre et atteindre la puissance des images. Le style est narratif, les figures se présentent de face, les contours sont appuyés, les formes géométriques. Seuls Satan et les êtres maléfiques peuvent être représentés de profil afin d'éviter un face-à-face avec le spectateur. L'image représentée est supposée être la réalité. L'espace laissé libre par les figures est rempli de traits de contours, de couleurs mais aussi de décor en bandes formant le fond de l'image. Gédéwon développe le principe de guérison par une grande variété de couleur et des lignes brisées.
    Il existe des motifs communs à l'art ornemental, l'art religieux et l'art dit magique. Ainsi, un même modèle connaît des modifications selon les exigences de la fonction. La rosace à quatre pétales en est un exemple puisqu'avec l'évidement des diagonales elle prend l'aspect d'une croix mais elle peut aussi devenir un talisman en appuyant sur l'ovale et en y incorporant des yeux. En effet, les images traditionnelles sont transformées par les dabtara en talismans par l'adjonction d'yeux. Nous possédons peut d'informations sur ces variations, les dabtara rencontrés par Mercier expliquent qu'il est difficile pour eux de parler d'une production différentes de la leur puisqu'ils n'ont pas de contexte rituel. Ils peuvent seulement lire le texte et compter les éléments de l'image.
    Les talismans peuvent être accompagnés d'un titre mais ne forment jamais des légendes figuratives. Ils sont souvent mis en parallèle avec des prières mais ne les illustrent pas. De part leur  importante fonction médiatrice, ils ont leur efficacité propre. Les réseaux d'entrelacs se réfèrent le plus souvent au vécu du malade évoquant le lieu où il a été agressé, les esprits dont il a été la victime…

    - Le regard
    Les multiples représentations de regard évoquent aussi sa place en Ethiopie où il est valorisé avec de nombreuses visions de malade au début de leur maladie, oniromancie, catoptromancie, beauté. Les visages et les yeux peuvent être représentés indépendamment du corps mais ils sont toujours intégrés à un motif. Les yeux deviennent des motifs stylistiques, multipliés ou au centre de développement iconographique. Ils sont souvent représentés balayant différentes directions tout en restant symétriques : ils veillent sur la personne en repoussant les démons et surveillant l'espace. C'est par le regard que les démons terrassent leurs victimes mais qu'ils sont également détruits. La présence de nombreux yeux et visages crée ainsi un espace magique et crée une réciprocité puisque celui qui regarde est regardé en retour agissant comme un miroir. Le contraste entre ces yeux et les fines lignes qui les entourent focalise l'attention du spectateur sur ces yeux et est l'illustration que tous les regards sont soumis à le croiser. L'œil représente aussi la lumière divine chassant les ténèbres des démons et maladies. Un œil représenté sur objet introduit sa fonction protectrice.


    - Les couleurs
    Le noir se réfère à Satan, à la malédiction, le rouge à la Trinité, au sang du Christ et à la flamme. Cependant cette symbolique est limitée à certains impératifs, ainsi les prières sont inscrites en noir pour des raisons de lisibilité et revêt alors la signification de l'eau de baptême dont ne s'approche pas le diable. Le rouge évoque le feu comme pour le Filet de Salomon où il brule les démons mais il a aussi des fonctions figuratives. Dans les rouleaux anciens, la couleur est essentiellement ornementale. L'emploi de la couleur de manière plus ouverte avec des fonds colorés, l'utilisation de bleu, vert ou jaune, est perçu par les clercs contemporains comme une concession à la frivolité des clients et/ou de leur zar voulant posséder un rouleau leur étant destiné et se différenciant des autres. Cependant, des associations entre forme et couleur amoindrissent cette perception décorative et la rendant figurative. L'horoscope du patient qui met en évidence son lien privilégié avec certaines couleurs peut aussi jouer un rôle dans le choix.

        E - Prières et images protectrices : exemples
        
    Les talismans n'ont pas une interprétation canonique : certains clercs les interprètent, d'autres pas et il en existe de nombreuses versions. La composition de l'image, les motifs, les nombres ou encore les couleurs concourent à ces interprétations.

    - Les nombres
    Un visage ou un œil peuvent se rapporter à la face divine, au destinataire, à l'ange envoyé par Dieu, au démon responsable de la maladie, au saint intercesseur…
Le chiffre deux évoque les archanges Michel et Gabriel, Dieu et son porteur, Sousenyos et la démone. Trois symbolise la trinité et les anges gardien du trône de Dieu, mais peut aussi être Salomon et deux serviteurs. Quatre se réfère aux quatre directions, aux animaux célestes aux évangélistes, aux éléments. Sept est le nombre des archanges, des cieux et des jours de la semaine.  Le chiffre neuf représente les tribus d'anges et les neuf saints byzantins, parfois appelés romains ou syriens , venus évangéliser le pays. Douze est un nombre très présent puisqu'il évoque les anges envoyés par Dieu à Eve pour la protéger ainsi que les apôtres, les étoiles et les signes du zodiaque qui s'y rapportent.

    - Les grands thèmes
    De nombreuses légendes se rapportent au roi Salomon, roi considéré comme ayant reçu un enseignement de Dieu. Un récit narre que le roi aurait dessiné les portraits des démons qu'il a rencontrés dans un livre . La tradition veut que son fils Ménélik l'ait rapporté en Ethiopie. Lorsqu'un clerc lit les talismans qui s'y rapportent, le démon qui possède le patient est démasqué et révèle sa présence ce qui permet ensuite de l'expulser. De nombreux motifs de talismans sont associés à ses histoires établies autour du roi légendaire comme l'anneau, le sceau ou l'enceinte labyrinthique. L'archange Michel aurait donné à Salomon un anneau ou une bague à chaton comportant le sceau de Dieu pour vaincre les démons en leur faisant révéler leurs noms, actions, noms de Dieu et actions efficaces contre eux . Le roi les force ensuite à construire son palais. Ce sceau est dit Sceau de Salomon ou Filet de Salomon en référence au filet que le roi a étendu sur Satan, il est représenté par l'étoile à huit branches (représentation du chaton de la bague ou de son diamant) comportant une tête à l'intérieure .
Selon les clercs, à la lecture de ce filet de Salomon, le démon possédant le malade énonce à son tour sa présence et ses maléfices puis confronté à son image part en fumée. Ce symbole évoque les quatre directions, des ciseaux qui découpent les démons, le rayonnement du visage central, la Croix du christ, la Face divine entourée de quatre chérubins se couvrant de leurs ailes, Dieu et les animaux du tétramorphe (lion, homme, taureau, aigle) porteurs de son trône, la  démone Werlya et ses soldats, Satan emprisonné par les anges, le Christ et les évangélistes, un ange maudit transmettant sa parole à ses huit serviteurs…Le chérubin est l'intercesseur des humains d'où sa présence privilégiée sur les rouleaux. Si les traits sont élargis, c'est la représentation d'une prison.
Les étoiles éthiopiennes sont souvent représentées avec huit branches, le thème a du être introduit vers le XIIIe selon les analogies avec les manuscrits arabes car ce motif est commun dans la culture islamique.
    Au IIIe siècle, la légende d'Alexandre le Grand est compilée par le pseudo Callisthène. L'empereur apparaît comme un roi chrétien explorant le monde jusqu'au royaume des Cieux. Il utilise une porte en bronze pour fermer l'étroit passage par lequel les peuples Gog et Magog pourraient envahir la terre puis la scelle et installe des automates musiciens (ces peuples en ont peur). Il porte souvent une couronne à corne (mais Salomon aussi). Il est représenté à cheval ou sur sa monture issue du croisement d'un aigle et d'une jument. Alexandre le fait ce quadrupède ailé est carnivore voler avec un appât de viande fixé à un bâton et placé devant sa bouche. Grâce à ce neser, il parvient jusqu'au Paradis où il s'entretient avec Eli et Hénoch avant d'en être chassé.
    Marie est presque absente car le fond imagé utilisé et très ancien et préchrétien . Il existe des exceptions, sans doute réalisées par un peintre commun car le style est proche. On l'observe  dans les rouleaux de Takla Haymanot (un conservé à Berlin, un autre en collection particulière). Dans ces représentations, Marie est figurée en tant que Pacte de Miséricorde dont la mise en image remonte au XVIIe siècle avec l'illustration du cycle des Miracles de Marie par un italien puis adapté à la culture éthiopienne. Le texte de ce pacte, connu depuis le XVe, narre comment le Christ accorde à sa mère le privilège d'intercéder en faveur des fidèles. Au début du XVIIIe, la figure de Marie devient prééminente et Jésus disparaît de certaines représentations comme celle-ci où Marie prend l'aspect d'une représentation métaphorique de ce pacte de miséricorde, représentée encadrée par deux anges.
    Les anges protecteurs sont souvent représentés avec une épée en haut des rouleaux. L'iconographie est considérée comme archaïque lorsque l'épée est portée verticalement, la typologie est établie au regard des dépliants anciens du Lasta . Deux anges encadrent le malade, ils ont été envoyé deux par deux pour protéger les chrétiens, l'ange de droite consignant les bonnes actions, celui de gauche les péchés . Michel, Gabriel, Phanouel, Raphaël et Ragouel sont plus précisément invoqués. Par douze, ils sont les anges envoyé par Dieu à Eve et se réfère à une prière particulière utilisée pour lutter contre des pertes abondantes de sang et des fausses couches, maux attribués à Shotalay, Werzelya ou Maggana.
    La sœur de Sousenyos,  Werzelya sous l'emprise de démons tue l'ainé de ses enfants. Il implore Dieu de lui permettre de la tuer, puis s'élance sur son cheval une lance à la main et la tue. Les fausses couches ou les enfants morts sont attribués à la malveillance de zar, de Chotalay ou de cette démone Werzelya contre laquelle on confectionne ces rouleaux. Cette tueuse d'enfant est commune dans le monde méditerranéen et son nom serait issu de Berzelya mentionné dans une prière copte de même type . Le récit de cet affrontement se retrouve en Egypte où saint Sicinnios est représenté dans la même attitude ainsi que sur de nombreuses médailles coptes ou byzantines. Le héros de ce drame peut aussi être Salomon, le Christ, Michel ou d'autres saints. A la prière éthiopienne de Sousenyos peuvent être joint l'invocation de noms secrets de Dieu.
    Les saints cavaliers représentés sont généralement Sousenyos, mais aussi Michel  et Georges. Ils brandissent une épée contre les démons. Cette figure  est liée aux évènements contemporains et des représentations de ce cavalier combattant sont l'écho des armées de Ménélik victorieuses à la bataille d'Adoua contre les Italiens le jour de la saint Georges. Ce saint est aujourd'hui représenté portant un uniforme militaire moderne, son pistolet et sa couronne de martyr .
    Issue des mythes grecs où elle pétrifie ceux qui la regardent, la gorgone est réinterprétée par les éthiopiens mais présente des parentés avec les images grecques archaïques selon Jacques Mercier. Pour les néoplatoniciens du Xe siècle la Gorgone était le chef des démons.
Sa figure comporte généralement des serpents enroulés autour de la tête. Elle est proche du mythe turc de Chahmeran, reine des serpents, monstres chassé par les hommes pour ses capacités de guérison. Le jeune homme Hasib, parti à la recherche d'un trésor, la découvre au fond d'un puits et devient son amant. Lorsqu'il vient à regretter la vie terrestre, il retourne à la surface mais porte désormais une marque noire indiquant qu'il a connu Chahmeran. Il doit dévoiler aux hommes où la reine se trouve, ils la capture et préparent le remède avec les éléments de son corps. La première partie de la préparation tue sur le champ et la seconde guérie comme miraculeusement . Cette filiation avec Chahmeran expliquerait l'ambivalence des interprétations éthiopiennes relative à la figure de la gorgone qui est considérée comme bienveillante ou non. Elle serait une figure protective au regard des serpents de feu formant le corps des anges vengeurs de Dieu et du serpent d'airain de Moise . Cependant, elle apparaît parfois comme véritablement malveillante : attaquant des anges, comme démon de la prière de Sousenyos ou en figure hybride. A travers les études de terrain menées par mercier, elle était généralement associée à Satan. Les peintures d'églises ne présentent jamais ce motif, l'image parait restreinte aux rouleaux. Elle apparaît sur des rouleaux féminins avec la prière de Sousenyos renvoyant ainsi à la démone Werzelya mais aussi  indépendamment sur des rouleaux masculins, peut-être issu de copie de motifs sans réinterprétations . Elle peut être représentée la tête en bas, comme c'est le cas pour Satan, évoquant sa chute.
Comme la Gorgone, les démons sont représentés avec le visage entourés de serpents et ils comportent souvent une croix sur le front. Ils ont parfois les mains percées, car bien que malveillant, ils sont stupides et ne peuvent rien retenir. On peut trouver différentes significations juxtaposées au cours du temps par les générations de copistes qui comportent donc des éléments contradictoire. Des écrits les identifient parfois comme des anges gardiens ou comme Michel. Dans les Homélies de Michel, les anges sont dits créer de vent pour secourir les saints et de feu pour punir ce qui expliquerait cette iconographie.
Les démons sont représentés sur les parchemins car leur image est apotropaïque. Selon l'historien Masoudi , Alexandre fit le portrait de monstres diaboliques qui l'empêchaient de bâtir Alexandrie et fit réaliser ces images dur du métal qu'il présenta ensuite aux démons. Les montres fuient devant leurs images. Une légende similaire est narrée dans les aventures de Salomon. Des clercs opposent démons de l'air, qui chassent les esprits maléfiques, et démons charnels responsables de maladies.
Ces représentations peuvent aussi être des anges prenant l'aspect que le démon a utilisé pour agresser sa victime afin que le malade le reconnaisse, crie et que le véritable démon le quitte. En effet, les démons n'ont pas de forme propre, le malade connaît celle qui lui est apparue, dans un rêve par exemple. Les images bicéphales sont le démon et sa victime, l'ange et le démon ou l'ange et le malade.
    Des motifs de lobes juxtaposés issus d'une évolution à partir d'un chérubin ou d'un ornement  dont certains exemplaires dont un conservé au Musée du Quai Branly comportent la légende " Gog et Magog ".  Dans le Roman d'Alexandre, Gog et Magog sont les rois de deux peuples ayant voulu envahir la Terre mais vaincus par Alexandre le Grand. Ils sont décrits comme serpentiformes ce qui s'accorde bien avec ce dessin. L'exemplaire du Quai Branly comporte la prière prononcée par Alexandre à ces monstre ce qui atteste cette identification.

    - Exemple d'un rouleau
    Le rouleau rapporté par la mission Dakar-Djibouti et conservé au Musée du Quai Branly  est composé d'une frise d'yeux, d'un visage enserré dans un losange noir immobilisé dans un cadre complexe dont la prière inscrite en dessous fait référence à la sagesse de Salomon. Les images suivantes se réfèrent à la sagesse antique avec l'évocation de Salomon suivit du nom Sirak, se référant à Josué, fils de Sirak qui dans l'Ecclésiastique ou Le Livre de la sagesse de Iyasu, fils de Sirak défend les traditions contre les avancées hellénistiques. Alexandre est mentionné tendant aussi vers la sagesse antique  avec sa victoire contre les peuples barbares Gog et Magog et sa relation privilégié avec Aristote qui fut son précepteur.
 La réunion de ces figures préchrétiennes symbolise les tensions entre la pensée juive et la pensée grecque du IVe au Ier siècle avant notre ère . Un rouleau si complexe devait être la propriété d'un clerc. Cependant les représentations figurées s'adressent généralement aux illettrés et les clercs possèdent des rouleaux très précieux seulement ornés de prières.
Chaque image est construite en quatre zones symétriques, structurées : elles sont un support de méditation. Les prières  ont été rectifiées dans la marge en rouge et la mention " ton serviteur " se référant à un destinataire masculin a été changé pour " fille de Foi ". Ce rouleau a appartenu à un homme puis à une femme (Walatta Haymanot).
Trois autres rouleaux sont apparentés à celui-ci, ils ont également étaient rapportés par Marcel Griaule et sont conservé à la Bibliothèque nationale de France. Les styles sont très proches, les mêmes pigments ont été utilisés, l'un est incomplet et comporte des images complémentaires de celui étudié précédemment, les trois autres paraissent être des copies sans doute réalisées à la demande de la Mission Dakar-Djibouti, l'un comporte des images sur les deux faces ce qui est très rare et confirme cette hypothèse de la commande.


IV- AUTOUR DES OEUVRES

        A- Aux sources de la création : les artistes
        
    Comme nous l'avons vu précédemment, des artistes ou des groupes d'artistes ont pu être identifié dans l'art des rouleaux magiques de part l'unité des formes, des motifs, des couleurs, l'écriture mais aussi les dimensions du parchemin et la façon dont il a été préparé. Ces productions homogènes nous permettent de regrouper des œuvres en corpus et d'établir entre leurs auteurs des relations. Nous pouvons ainsi établir que certains auteurs tiennent leur savoir du même maitre et qu'ils ont appris peinture et écriture en même temps. Cependant, il nous est encore difficile d'évaluer les variations de production d'un même artiste. Peu de rouleaux ont été signé, peut-être parce que leurs auteurs, considérés comme des magiciens préféraient ne pas être identifiés. Les signatures indiquent le nom de la personne et sa ville d'origine, les rares conservées ne sont pas toujours celle de l'auteur du rouleau mais peuvent être celle de celui qui change les noms ou du scribe.

    Jacques Mercier a rencontré des artistes et des clercs et rapporte ce qu'est la fonction de lettrés au XXe siècle. Lors de sa première visite en 1964, il rencontre le père Walda Tensae qui lui permet d'assister à des rites d'exorcisme par la croix et l'eau bénite. Il fait ensuite la connaissance d'Asrès vers 1975, médium d'un clerc dans son enfance, il retourne aux pratiques divinatoires après avoir eu une vision légitimant son activité de guérisseur. Il prépara des talismans pour l'ethnologue et lui donna des leçons quand à leurs usages et aux prières qui y sont associées. Les deux hommes restèrent en relation jusque dans les années 1980 à la mort du lettré. Asrès réalise ses talismans sur du papier qui ne nécessite pas de préparation et qui permet ainsi de travailler en toute discrétion pendant des périodes politiques où l'usage des rouleaux était très réglementé. Les clercs effectuent des tournées dans les villages et emportent des rouleaux qu'ils ont préparés pendant la saison des pluies. L'espace pour mettre le nom est vide, le rouleau est prêt à l'emploi. Asrès croit en l'efficacité des talismans, des plantes médicinales mais ne renie pas la modernité : il a envoyé ses enfants à l'école publique, a renoncé à certains aspects de sa pratique et a utilisé des antibiotiques. Il remarque des pratiques proches entre sa médecine traditionnelle et celle des hôpitaux en cas de perte abondante de sang après un accouchement notamment même si lui utilise en plus des galets magiques. Il joue aussi de son personnage de guérisseur en avouant faire certains gestes " pour impressionner, pour qu'on ne s'imagine pas que c'est simple " .
    Gera, savant de l'Eglise éthiopienne, rédigea dès 1973 des cahiers de talismans pour Jacques Mercier. Après avoir refusé de lui transmettre cet enseignement puis de le rencontrer, il consent à lui donner des explications orales malgré cette transgression des normes de l'enseignement traditionnel secret. Il commence par donner un titre au talisman puis le commente et l'interprète dans les cahiers les plus tardifs. De 1977 à 1991, il réalise des illustrations pour le Livre du mystère du ciel et de la terre à la demande de Mercier. Il signe ses œuvres en faisant précéder son nom de l'appellation peintre. Ses talismans sont issus de sa formation de poète et sont à mettre en relation avec une rhétorique complexe.
    Girma Seyon, Clerc et scribe fabrique encore ses parchemins ainsi que son encre noire même s'il achète ses encres colorées au marché. Il rédige des livres de prières et des rouleaux qu'il fait à l'avance auxquels ils rajoutent le nom du destinataire. Il a confié certains de ses rouleaux à des marchands ambulants au début des années 1980 qui s'en défirent à leur tour aux marchandes de souvenirs de Lalibela. En 1977 un livre est publié sur les rouleaux éthiopiens et la demande des étrangers puis des marchands privés devient croissante. Après à la vente des rouleaux anciens, les rouleaux modernes sont maintenant recherchés par les antiquaires et des expositions ont été consacrées à ces artistes.
    En juillet 1974, l'anthropologue rencontre Haddis, professeur de chant liturgique possédant des connaissances en médecine et qui pratique des rites de guérisons. Ce thérapeute, contrairement à Gera est très ouvert et invite Mercier à assister à une guérison comme s'il était un de ses élèves. Pour chasser les esprits malveillants, Haddis utilise des mélanges de différentes substances (citron, cauris calcinés…) et récite des prières issues d'un recueil de prière et de talisman qu'il a rédigé  lui-même. Ce livre est réalisé au stylo bille sur du papier, certains dessins sont copiés dans un cahier pour Mercier ainsi que des représentations d'esprits malveillants ou de parasites dont le guérisseur à débarrassé son client et à consigné l'image afin de s'en souvenir. Ainsi tous les dessins ne sont pas des talismans même si ces figurations pourraient le devenir sous l'interprétation d'un autre clerc.
    Enfin Mercier rencontre Gédéwon, brillant sage et guérisseur dont la jeunesse ponctuée de conflits lui a fait connaître l'exil et la proximité de la mort. Après avoir été professeur et président de l'association des praticiens de la médecine nationale après la révolution, Gédéwon inscrit ses talismans dans la modernité et les qualifie de " talismans d'étude et de recherche " . Il dessine un premier cahier pour le chercheur en 1975, ses œuvres sont très colorées et le dessin est élaboré. Par la déclinaison de thèmes classiques de l'art talismanique, il réalise des images complexes avec des doubles traits et des visages inclus dans des architectures. Dans son travail, il demande au malade de décrire le démon qui l'habite afin qu'il puisse le dessiner. Les figures sont prolongées afin d'être articulées les unes aux autres pour étendre la composition d'un talisman à l'autre.

        B- Témoignages,  collections européennes
        
    Le premier témoignage européen des productions éthiopiennes est celui du père Francisco Alvarez issu de la mission portugaise en Ethiopie de 1520 où il resta six ans.
Par la suite, des missions jésuites arrivent en Ethiopie dont la plus importante est celle de 1603 conduite par le père Paez.
Une dizaine rouleaux ont été rapportés en Europe entre la fin du XVIIIe et le début du XIXe siècle comme la Bandelette de justification conservé dans la collection Borgia ainsi que des rouleaux collectés par Harris, chef de l'ambassade anglaise auprès du roi du Choa en 1840.
Le français Antoine d'Abbadie en rapporta au terme de son voyage en Ethiopie de 1838 à 1848. A son retour en France, il publia des rapports topographiques et géographiques sur l'Ethiopie ainsi qu'un catalogue relatif aux rouleaux.
En 1868, l'expédition militaire britannique à Magdala de 1868 rapporte des rouleaux prélevés sur des cadavres ou achetés et sont conservés dans des bibliothèques en Angleterre.
Une expédition américano-allemande est envoyée en 1905 à Axoum et en Erythrée. Dirigée par Enno Littmann, elle rapporte de nombreux rouleaux dont celui conservé à Berlin du XVIIIe et comportant la mission de " Puissant médicament ". Ces objets sont conservés dans les bibliothèques allemandes et à Princeton.
    En 1928, Marcel Griaule se rend en Abyssinie avec Marcel Larget et étudie l'organisation politique du royaume ainsi que la religion éthiopienne. Quelques années plus tard, il revient avec Michel Leiris au terme de la Mission Dakar-Djibouti entre 1931 et 1933. Les deux chercheurs resteront presque une année à Gondar et rapportent le décor de l'église Abba Antonios, des croix, environ 300 manuscrits dont une centaine contenant des amulettes, aujourd'hui conservés à la Bibliothèque Nationale de France. Un rouleau est déposé au Musée du Trocadéro et est aujourd'hui dans les collections du musée du quai Branly. Sans formation ethnographique préalable, Leiris qui a suivi les cours de Mauss à l'Institut d'Ethnographique est chargé part Griaule d'enquêter sur les zar et leur culte de possession. Ces recherches lui permettent de sortir de sa réserve au contact de la guérisseuse Malkam Ayyahou et de sa fille dont il s'éprend. De nombreux zar se sont emparés de cette thérapeute dont le principal est Tchengueré. Il dialogue avec les zar et esprits malveillants agressant ses patients. Malkam Ayyahou conduit des cérémonies d'invocation  à l'aide de café et de transe mais soigne aussi par les plantes et en réalisant des sacrifices. Elle réalisa des portraits de zar pour Michel Leiris qui les annota en inscrivant leur nom et précieusement conservés. Après le départ de la mission, la thérapeute devint nonne. Leiris publie ses recherches et réflexions dès 1934 dans son livre l'Afrique Fantôme ainsi que dans d'autres ouvrages dont le très aboutit La possession et ses aspects théâtraux chez les éthiopiens de Gondar en 1958. En 1932, Marcel Griaule s'entretient avec le peintre d'église Kasa qui lui enseigne que le saint esprit doit venir habiter la peinture et que par conséquent " il faut se recueillir et prier pour peindre " . De même que pour les talismans, les peintres visent à l'efficacité. Kasa perçoit son corps comme un vecteur destiné à servir le divin.
    Jacques mercier, anthropologue et chercheur au Centre National de la Recherche Scientifique étudie depuis les années 1970 l'art la médecine et la religion en Ethiopie où il a séjourné pendant plus de 14 ans. A la suite de ses recherches, il a rapporté de nombreux rouleaux aujourd'hui conservés et exposés au Musée du Quai Branly.  En 1979 il publie un premier ouvrage sur les rouleaux magiques éthiopiens puis met en place des expositions en France et à l'étranger. Depuis 1997, il coordonne un projet d'inventaire d'urgence er de publication des trésors des églises. Ce projet, commandité par les gouvernements régionaux et l'Eglise orthodoxe est financé par l'Union Européenne.
    En 1955, le collectionneur Henry Walters fait l'acquisition d'une croix processionnelle éthiopienne en bronze et se rend en Egypte puis en Ethiopie afin de retrouver le contexte dont elle est issue. Il continue ses acquisitions d'art éthiopien dans les années 1970 et en 1990, le Walters art Museum possède la plus importante collection après celle d'Addis Abeba en Ethiopie. Entre 1993 et 1998, après son exposition African Zion, le musée achète et reçoit d'importants dons issus de collectes réalisées entre 1950 et 1974 par achat sur les marchés, dans les villages ou mis au jour après de fortes pluies comme ceux des Knopfelmacher de New York ou des Nooter de Washnigton DC.
        C- Les expositions
    L'exposition African Zion : The sacred art of Ethiopia  de 1993 est la première exposition d'art éthiopien à voyager aux Etats-Unis. Elle présente des manuscrits illustrés, des icones peintes et des objets de métal comme des croix du XIIIe au XVIIIe siècle ainsi que les relations entre l'Ethiopie et les modèles byzantins et italiens. Très commentée, cette exposition suscite un vif intérêt et un enthousiasme pour les créations qu'elle présente.
    En 1992, avec l'exposition Le roi Salomon et les maitres de regard : art et médecine en Ethiopie , Jacques Mercier propose aux visiteurs une approche novatrice des objets. L'exposition de codex, icones, croix mais aussi de rouleaux magiques et de plantes médicinales le confronte au problème de présenter des œuvres issues de la sphère privée à un public de masse. L'anthropologue ne veut pas seulement mettre en avant ces objets et expliquer leur fonction mais aussi tenter de transmettre la relation privilégiée et intime entre le malade et son rouleau. Pour se faire, il choisit de transformer les salles du musée en parcours thérapeutique. Des propositions sont faites par des architectes ainsi que par un concepteur de théâtre Charles Marty qui lui fournit l'idée de placer chaque rouleau dans des niches disposées sur des piliers triangulaires afin de ne voir qu'un objet à la fois de créer une médiation entre le rouleau et le visiteur tout en formant un espace labyrinthique. Afin de créer  une première relation forte avec le rouleau, Jacques Mercier décide de recréer le sacrifice initial qui permet, comme un double de la peau du patient, d'apaiser l'esprit malveillant par cette offrande de vie et de réaliser le rouleau. Au début du parcours, le visiteur voit son image se refléter dans un miroir  puis disparaître, évoquant la mort.  Une image peinte sur la surface du miroir apparaît, formant son double. Cette théâtralisation permet de mettre en place la relation particulière qui existe avec l'esprit qui l'habite, le sacrifice et le rouleau. Toutes ces relations s'exprimant par le jeu de regard essentiel à l'art éthiopien.
    En 1997, le Museum for African Art de New York, présente Art that Heals: the image as medicine in Ethiopia  et cherche à montrer comment une façon d'exposer influe sur la perception du visiteur. Les organisateurs, habitués à voyager en Afrique, ont reconnu l'impossibilité de retranscrire toute cette ambiance dans les espaces muséaux occidentaux. Les objets sont présentés sur différents supports et cherchent à mettre en avant que derrière l'aspect de contemplation esthétique ils ont une fonction bien réelle comme la conjuration pour les rouleaux magiques.
        

CONCLUSION

    L'Ethiopie, pays isolé sur de hauts plateaux, est restée en retrait par rapport aux pays qui l'entourent pendant de nombreux siècles. Le christianisme est à l'origine d'une importante partie de la création artistique. Cet art adapté au contexte éthiopien est devenu un art traditionnel, fondé sur l'enseignement par l'image. Les grands épisodes chrétiens sont ainsi représentés dans un but didactique et tout concours à l'efficacité de l'image.  Les conflits qui ont opposés l'Ethiopie aux arabes notamment  ont renforcés la tradition éthiopienne. Le pays, bien qu'influencé par les autres courants chrétiens et les cultures méditerranéennes et de la mer rouge est resté fidèle à ses particularités qui en font son identité. Cette identité est basée sur le christianisme qui régit la vie et la culture des fidèles mais aussi sur un savoir et des formes plastiques qui sont transmis de générations en générations par les clercs.
    
    Aujourd'hui les créations ont évoluées et les rapports entre un fidèle et un objet aussi personnel qu'une croix ou un rouleau ne sont plus les mêmes. Depuis le début du XIXe, la production des croix a faiblie ainsi que la qualité et il n'y a plus de formes originales. Les rouleaux magiques ne sont presque plus produits suite aux peu de demandes enregistrées, au faible niveau de formation des scribes et au coût de production. La banalisation des images, de l'écriture et le développement d'autres types de médecines ont contribués à la perte de ces pratiques. Les artistes contemporains ont su adapter leur art et leurs connaissances, comme dans les temps plus anciens, tous ont une approche personnelle différente et chacun développe ses particularités. Certains se veulent religieux avant tout, thérapeutes ou même peintres et donc  artistes. De même, le regard des européens a évolué. De considérations esthétiques, il est arrivé à un intérêt ethnologique mais aussi à des recherches plus abouties tendant à retranscrire les perceptions et les rapports entre objets et humains. L'art contemporain africain qui n'est pas seulement le prolongement de traditions mais aussi une réelle création est lui aussi reconsidéré depuis la fin du XXe siècle. L'exposition Magiciens de la Terre  de 1989, bien que controversée, montre cette avancée qui se systématise en ce début de XXIème siècle : African art Now à Houston  ou African Remix à Dusseldorf, Londres, Tokyo et Paris. Des grands musées occidentaux ouvrent également leurs collections à ces œuvres contemporaines .

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Anne-Louise Amanieu
Ecole du Louvre
Spécialité Arts de l'Afrique
Février 2008

LES PEINTURES DE L'EGLISE ABBA ANTONIOS

Les peintures sur toile de l'église Abba Antonios de Gondar en Ethiopie ont été collectées par Marcel Griaule et son équipe lors de la mission Dakar-Djibouti en 1932. Elles datent sûrement de la fin du XVIIième siècle et mesurent (pour les morceaux installés au Musée du Quai Branly) environ 2,3 mètres de haut. L'ensemble porte les numéros d'inventaire allant de 31.74.3584 à 31.74.3630.

DESCRIPTION

Les peintures de l'église Abba Antonios sont faites à base d'œuf, sur un support de toile. Elles représentent essentiellement des figures de saints ou des épisodes de l'histoire chrétienne (Ancien et Nouveau Testament, écritures apocryphes), disposés dans des registres superposés.
Au Musée du Quai Branly, la totalité de ce qui a été récolté (environ 60m²) n'est pas exposée. Dans la salle consacrée aux peintures éthiopiennes, à droite on peut voir un saint Georges, suivi d'une représentation de Dieu surmontant le Pacte de Grâce et de douze des prêtres du Ciel, issus du mur ouest de l'église. Face à l'entrée, trois saints cavaliers reconnaissables aux adversaires qu'ils terrassent (des petits personnages nus pour saint Théodore, un centaure au corps de lion et à la queue en forme de double serpent pour saint Claude, l'empereur Julien l'Apostolat qui tenta de restaurer le paganisme pour saint Mercure) surmontent les images des premiers martyrs chrétiens qui ont annoncé l'Evangile, à savoir saint Jean-Baptiste, saint Paul, saint Pierre et saint Etienne. Enfin sur la paroi de gauche on peut voir quatre des rois de l'Ancien Testament dans le registre supérieur (David, Salomon, Ezéchias et Josias) et une quinzaine de prophètes dans le registre inférieur, provenant du mur est. L'ensemble ainsi présenté est relativement lacunaire. En effet, il ne mentionne aucune image du mur sur et les côtés présentés ne sont pas complets.

ANALYSE

Avec la prédominance des couleurs rouge, jaune et bleu, les ombres portées marquées par une distinction dans les tons rouges sur les carnations, le souci de clarté, le fond nu sans ligne d'horizon ni perspective et les motifs décoratifs très sobres, les peintures de l'église d'Abba Antonios sont caractéristiques du premier style gondarien qui se développe entre les années 1560 (lorsque Gondar devient la capitale fixe de la cour) et le règne d'Yyasu Iier au début du XVIIIième siècle. Cette période marquée par le développement de l'urbanisation et l'enrichissement du roi, de son entourage et des notables fait de Gondar un carrefour commercial ainsi qu'un centre politique, économique et religieux important. Entre autres, l'architecture se développe et chaque souverain veut marquer son règne par la construction d'églises, à l'époque, il existe jusqu'à une trentaine d'édifices religieux richement dotés d'objets liturgiques, de vêtements sacerdotaux et de manuscrits (à Abba Antonios on comptait une centaine d'ouvrages dont certains étaient enluminés, signe évoquant de richesse). Selon la légende, Abba Antonios a été construite par le roi Yohannes (règne de 1667 à 1682) mais aucun écrit de l'époque, ou même postérieur, ne mentionne cette construction. La tradition orale rapporte que, lors d'une campagne militaire dans la région du Sennar, vers le cours moyen du Nil Bleu, le roi Yohannes avait invoqué saint Antoine afin de chasser la pluie et le froid qui décimaient ses troupes. Son vœu étant exhaussé, il gagnât une bataille et sur le chemin du retour, il fit deux étapes à Loza et à Samuna Bärr où il ramassa deux pierres. Ses soldats firent de même et au retour à Gondar, saint Antoine lui indiqua en rêve le lieu de Gäbäz Medr pour bâtir son église. Seulement, Yohannes confia la construction à un architecte de confiance qui tenta de le tromper : il fit monter les murs extérieurs en dur mais les murs intérieurs en torchis " comme une vulgaire église de campagne ". L'ingénieur fut sévèrement châtié et Yohannes promit d'en faire reconstruire une plus belle mais il mourut avant même qu'Abba Antonios soit rasée, ceci explique sûrement la surprenante médiocrité d'un bâtiment sensé être d'essence royale. Ainsi, même si les chroniques de l'époque ne mentionnent pas de campagne à Sennar ni de construction d'église dédiée à saint Anto. ine durant le règne de Yohannes, la datation reste tout à fait vraisemblable vers 1670/1690. Deux siècles plus tard, un autre évènement marque l'histoire d'Abba Antonios, toujours conté dans la tradition orale comme un miracle : en 1887, les derviches du Soudan envahissent la région et tentent de brûler l'édifice en empilant des bottes de foin autour des murs. Cependant, l'eau suintant du toit de chaume empêche l'incendie.
L'ensemble de l'église est relativement rare : on n'en connaît que deux autres de la même période, à l'église Däbrä Sina de Gorgora et au monastère de Qoma Fasilädäs. Tous deux sont certes plus complets mais à Gondar, il ne demeure aucun ensemble pictural équivalent du XVIIième siècle. Grâce à sa situation géographique, Gondar a permis l'usage de pigments d'importation puisque les marchands venant d'Europe, du Moyen-Orient ou d'Inde venaient s'approvisionner dans les ports de la Mer Rouge de luxueux produits éthiopiens tels l'or, le musc, l'encens, l'ivoire, les esclaves que les caravanes échangeaient dans les hauts plateaux abyssins. Ainsi, et selon Anaïs Wion et Claire Bosc-Tiere, l'analyse par microspectométrie laser Ramman révèle que les pigments sont principalement d'origine étrangère : jaune d'orpiment, bleu de cobalt, orange de minium, rouge de vermillon… Seules quelques couleurs restent de production locale, à savoir le noir de carbone, le vert d'origine végétale et le blanc de sulfate de calcium. On en déduit donc que de fortes sommes d'argent furent investies à la réalisation de cet ensemble.


Lorsqu'en 1932 Marcel Griaule découvre Abba Antonios, son état est resté inchangé depuis des années et s'est même beaucoup dégradé par les intempéries. L'église avait été construite au sommet d'une colline, comme souvent en Ethiopie, protégée d'une enceinte qui contenait également des oliviers, des sycomores et des genévriers très anciens que d'ailleurs on ne trouve plus que dans les lieux de culte. Le plan est plutôt simple : au centre se trouve le maqdas, un cube de 6m. de côté surmonté d'un cylindre de 2,5m de haut, pièce réservée au clergé qui abrite " la plaque d'autel consacrée, le tabot, représentant les Tables de la Loi remises à Moïse au Sinaï par Yahvé ". Autour, un espace circulaire surmonté d'un toit conique réunie les fidèles qui peuvent admirer les peintures apposées sur les quatre côtés du maqdas, du socle jusqu'au tambour. A l'origine, les murs étaient couverts de 180m² de peintures, il en restait moins de la moitié en 1932.
La place des peintures reste très codifiée. Tout d'abord, elles ne sont pas systématiquement accessibles au fidèle mais seulement dévoilées à certains moments des offices ou pour les grandes cérémonies.
Le voilage et le dévoilage sont donc ritualisés, à cela s'ajoute la semi obscurité qui " empreint de solennité " toute apparition ; mais la place des peintures elle-même a également des caractéristiques précises. Les prêtres et les diacres, face au mur ouest qu'on appelle " façade liturgique ", sont confrontés aux moments les plus marquants de la vie du Christ. Ce sont des images fortes renforçant le message symbolique et soulignant la dédicace de l'église à saint Antoine. La partie supérieure est réservée à l'image du monde céleste avec Dieu le père encadré par le tétramorphe (les animaux symboles des quatre évangélistes) et par les vingt quatre vieillards de l'Apocalypse (seuls douze sont mis en place au Musée du Quai Branly). En dessous, une image nouvelle dans l'iconographie mariale (la Vierge Marie faisant le pacte de Miséricorde avec son fils) ainsi que des images de dévotion relativement communes de scènes bibliques et de saints personnages (descente du Christ aujourd'hui disparue, crucifixion, vierge à l'enfant, annonciation…). Enfin dans le registre inférieur on distingue plusieurs saints de part et d'autre de la porte : saint Georges terrassant le dragon et protecteur de l'église éthiopienne, saint Antoine recevant les attributs monastiques (le scapulaire et la coiffe), saint Macaire " son fils spirituel ", et un certain abba Yohänni, hypothétiquement fondateur du monastère de Däbrä Damo au XIIIième siècle. Un cinquième saint situé entre Antoine et Yohänni reste encore non identifié.
Le mur nord est la partie réservée aux hommes. Son iconographie a pour but d'exalter les valeurs guerrières : " témoignages sanglants en faveur du Christ, saints cavaliers et martyrs ". Tous les saints cavaliers martyrs sont représentés selon un schéma sensiblement identique et sont différenciés par leurs adversaires. En plus des saints Théodore, Claude et Mercure précédemment évoqués, s'ajoutaient Philothée combattant une idole en forme de taureau et Théodore l'Oriental terrassant le roi des Perses. En dessous, disposées dans des sections rectangulaires moins imposantes, des scènes exaltent le courage des premiers martyrs chrétiens qui annoncèrent l'évangile : la décollation de saint Jean-Baptiste, la décapitation de saint Paul, la crucifixion de saint Pierre et la lapidation de saint Etienne.
Du côté sud, l'iconographie s'adresse plutôt aux femmes avec un grand Jugement Dernier (" le Christ en juge suprême séparant les sauvés des damnés ") puis des scènes de l'enfance du Christ tirées des actes de l'Evangile selon saint Luc : visitation, nativité, adoration des mages… complétées par une figure issue des écritures apocryphes, Salomé qui accompagne la Vierge. En dessous se développe une frise de saints personnages : les douze apôtres (dont Jean est manquant, disparu en 1932 et dont Judas a été remplacé par Mathias)  et les Neuf Saints, considérés comme les pères fondateurs de l'Eglise d'Ethiopie qui font le geste de bénédiction ou tiennent la croix. Sur la partie à gauche de la porte on peut voir deux grands saints éthiopiens, Täklä Haymanot et Ewostatéwos, fondateurs des deux principaux mouvements monastiques éthiopiens qui symbolisent l'unité de l'Eglise par leur complémentarité (composition symétrique et opposition des couleurs). Notons qu'aucune partie de ce mur n'est présentée au Musée du Quai Branly.
Enfin, le mur est se trouve dans la partie la plus sombre de l'église, il est en grande partie exposé au Musée, sur la paroi gauche de la salle. Des scènes de l'Ancien Testament qui préfigurent la venue et le sacrifice du Christ s'y déploient sur trois registres (seuls les deux supérieurs sont mis en place). En partie supérieure, abrités par des ombrelles que portent des esclaves, les quatre rois de l'Ancien Testament trônent aux côtés de leurs armes et attributs : David et sa harpe, " vénéré comme l'auteur des Psaumes ", Salomon " considéré comme la fondateur mythique de la royauté éthiopienne par le fils qu'il aurait eu avec Ménélik la rene de Saba ", Ezéchias et Josias, tous deux connus " pour avoir lutté contre les idoles, rétabli la foi en engagé des réformes religieuses ". En dessous, se développe une frise de quinze prophètes de part et d'autre de la fenêtre, surmontant des saints et des saints-moines éthiopiens. D'autres scènes malheureusement très fragmentaires étaient présentent sur le mur est, essentiellement des épisodes de l'Ancien Testament qui préfigurent le sacrifice du Christ que l'on devine par comparaison avec d'autres édifices (le sacrifice d'Isaac, l'arrestation de Suzanne, Daniel dans la fosse aux lions…). Enfin, la scène de la fenêtre illustre un passage de la vie de saint Antoine, lorsque ce dernier partage le pain avec saint Paul l'Ermite, telle une préfiguration de l'eucharistie.
Les peintures d'Abba Antonios forment donc un ensemble très complet. Leur disposition en frise incite à tourner autour du sanctuaire, à l'image des prêtres qui se déplaçaient lors des cérémonies.

En 1932,  Marcel Griaule découvre fortuitement ce magnifique ensemble, même si rien n'annonçait une telle découverte. Dans " l'enlèvement des peintures d'Antonios ", il présente l'église comme un bâtiment en ruines : " l'église se fond dans le bois ; son chaume conique est une innommable matière unie, grise, avec des affaissements, des étais chiches, des ventres lourds au mur circulaire. Champignon pourri. Plus de croix au faîte : un mât rongé par les pluies de quarante saisons, dressé comme un manche de toupie. Une ruine. Il faut avoir le métier dans la peau, décidément, pour sauter le mur d'enceinte d'une pareille misère, et marcher en traînant les jambes dans les herbes grasses, et heurter des pierrailles de tombes invisibles et respirer à pleins poumons l'humidité chargée d'encens ".  Pourtant, dès qu'il entre, il est immédiatement stupéfait par la beauté de ce qui lui fait face : " J'entre. Plus émouvant que neuf fusils Gras braqués, le peloton lumineux de neufs Pères de l'Eglise s'aligne devant moi. C'est brusque comme un coup de feu. […] Que peut-on faire devant cette éclatante apparition de nimbes frais comme des soleils dans une grange en ruines ? Je n'ai jamais vu chose pareille en Abyssinie ".  En effet, lors de son précédent voyage en Ethiopie en 1928/29, Griaule n'avait visité que des églises aux peintures plus récentes. D'ailleurs, le choix de Gondar comme lieu de campement ne fut pas prémédité à cause de nombreux problèmes auxquels fut confrontée la mission à son arrivée à la frontière. Griaule décide donc, dans un but de sauvetage et non de pillage, de ramener ces peintures au Musée du Trocadéro après avoir négocié avec le clergé local. L'opération ne se déroule pas sans heurt et, si Griaule tente de la renouveler pour l'église sainte Marie des Gondariens, il en sera empêché. En échange du renouvellement des toiles par de nouveaux exemplaires faits à la peinture à l'huile en grande partie par le peintre Gaston-Louis Roux (qui a rejoint la mission en juillet 1932) mais également pas Griaule lui-même et par Eric Lutten, la mission se voit autorisée à démaroufler les anciennes peintures. La technique convaincante de Roux a donc porté ses fruits : en lançant un seau d'eau sur une crucifixion réalisée " dans le plus pur style abyssin " selon Michel Leiris, il prouve que les copies sont faites pour résister aux intempéries. Découpées selon des rectangles de 50 par 70cm, les toiles vont être rapportées moins facilement qu'elles n'ont été acquises : craignant une confiscation à la frontière " c'est-à-dire la porte ouverte au pillage ", Marcel Griaule confie les toiles à Roux et Lifszyc qui comptent passer par le Soudan anglo-égyptien alors que Griaule et le reste de l'équipe quitte le pays à la fin du mois de décembre en partant vers l'Erythrée. A cette occasion tout un système est mis en place pour cacher les œuvres rapportées (dont près de 400 manuscrits) : tiroirs à double fond, dispersion dans les différentes caisses de la caravane, camouflage… un tabot est même brûlé car il risquait de trop attirait l'attention des douanes. Le cinq décembre la frontière est franchies sans difficulté ; et en février 1933 lorsque Griaule rencontre le gouverneur éthiopien, il demande seulement de lever la plainte déposée par le Ministère des Affaires Etrangères alors qu'il avait prévu d'aborder la question d'un dédommagement " pour le manque de confiance et les entraves à la recherche de la mission".

CONCLUSION
De retour en France, et c'est relativement surprenant, Marcel Griaule abandonne totalement les études éthiopiennes pour ce consacrer à ce qu'il avait découvert lors d'une autre étude intensive de la mission (c'est-à-dire le peuple Dogon) malgré une grande exposition et l'ouverture d'un département d'Afrique Noire au musée. C'est un ses élèves, Wilhem Staude qui étudie les objets rapportés. Ce dernier note également le devenir assez mystérieux des copies qui, dès 1956, ont déjà en partie disparu. En 2004, Anaïs Wion se rend sur place et confirme cette disparition : l'église semble toujours aussi austère et on ne retrouve qu'une partie des copies dont un saint Georges de grande taille.





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